La Parole aux négresses : retours sur une lecture silenciée

Par Annabelle Berthiaume et Ousmane Thiam
Publié le 20 janvier 2026

Prise, réappropriation ou restitution de la parole ? Longtemps les Négresses se sont tues. N’est-il pas temps qu’elles (re)découvrent leur voix, qu’elles prennent ou reprennent la parole, ne serait-ce que pour dire qu’elles existent, qu’elles sont des êtres humains – ce qui n’est pas toujours évident – et, qu’en tant que tels, elles ont droit à la liberté́, au respect, à la dignité́ ?

Les Négresses ont-elles déjà pris la parole ? Se sont-elles déjà fait entendre ? Oui, quelquefois, mais toujours avec la bénédiction des mâles. Leur parole n’avait rien alors d’une parole de femme. Elle ne DISAIT pas la femme. Elle ne disait ni ses luttes ni ses problèmes fondamentaux.

Les femmes ont à se réapproprier la parole, la vraie.

Thiam 2024a: 29

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Dans le cadre du mois de l’histoire des NoirEs, nous avons organisé un humble hommage à Awa Thiam, une intellectuelle, anthropologue et féministe sénégalaise qui a été à l’avant-garde de son époque. Originalement publié en 1978, son livre La Parole aux négresses donne une voix aux femmes de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Mali, du Ghana et du Nigeria qui témoignent, entres autres, librement de polygamie, d’excision et de blanchiment de la peau. Ces témoignages, soutenus par l’analyse de Thiam, forment ce qui est considéré par certaines personnes comme un des ouvrages fondateurs du féminisme africain (Kane 2020), pourtant peu discuté aujourd’hui.

La réédition du livre l’an dernier, aux Éditions Divergences en France (2024a) et aux Éditions Saaraba au Sénégal (2024b), est sortie sans bruit dans les librairies québécoises, alors qu’il nous semble que cette prise de parole ne peut plus être écartée des débats politiques actuels. C’est dans ce contexte que le 20 février dernier, dans une librairie de quartier à Sherbrooke, environ soixante-dix personnes issues de milieux différents se sont réunies pour discuter de la pensée d’Awa Thiam, et de sa pertinence dans le contexte actuel. C’est, à notre connaissance, le seul événement public autour du livre qui s’est tenu au Québec. Celui-ci s’est déroulé deux jours après une rencontre non-mixte rassemblant quelques femmes noires de Sherbrooke pour discuter de leurs conditions de vie.

Notre texte reprend donc les éléments principaux de cet hommage-lancement sherbrookois afin de rendre audible ces prises de parole de femmes noires qui permettent à Awa Thiam de développer sa pensée dans un espace littéraire qui n’est pas le sien. Après une courte présentation de l’ouvrage La Parole aux négresses, nous mettrons en dialogue ce travail avec les présentations de Benoîte Groult dans l’édition originale, celle de Mame-Fatou Niang dans la réédition française, puis de Ndeye Fatou Kane et Kani Diop dans la réédition sénégalaise, toutes deux de 2024. Ce retour permet de constater qu’il reste encore beaucoup à dire, à entendre et à faire autour de La Parole aux négresses.

Prendre parole: une pensée féministre africaine

Awa Thiam est une intellectuelle, anthropologue, féministe et militante sénégalaise, particulièrement connue pour son combat contre les violences basées sur le genre, l’excision et les mariages forcés. Son engagement au sein d’organisations de défense des droits des femmes et son activisme en faveur de l’éducation des filles ont fait d’elle l’une des figures féministes africaines les plus influentes du 20e siècle. Alors qu’elle est étudiante à Paris, elle participe à la fondation de la Coordination des Femmes noires (1976), puis de la Commission pour l’abolition des mutilations sexuelles (1979). Elle poursuit son engagement pour la santé des femmes lors de son retour au Sénégal. Pourtant, malgré l’importance de son travail, Awa Thiam vit aujourd’hui dans un silence absolu. Depuis la réédition en 2024 de son ouvrage majeur, La Parole aux négresses, elle ne s’est pas exprimée publiquement sur sa réception passée ni sur le silence qui a entouré son œuvre pendant près de quarante-six ans. Ce silence interroge. Il nous invite à réfléchir à la manière dont les voix des intellectuel·les noir·es et des minorités sont souvent marginalisées dans l’espace académique, professionnel et public. Trop souvent, leurs œuvres sont dépolitisées, diluées ou ignorées au profit d’un discours dominant qui préfère le spectacle à la critique. Awa Thiam en est un exemple frappant.

Inspirée par Karl Marx, Angela Davis, Frantz Fanon et le féminisme français du 20e siècle, Awa Thiam développe dans La Parole aux négresses une réflexion sur la condition des femmes subsahariennes par et pour elles-mêmes : « alors que les femmes des pays industrialisés concentrent leurs efforts entre autres sur la recherche et la création d’un discours typiquement féminin, l’Afrique noire et ses filles en sont, elles, au stade de la recherche de leur dignité, de la reconnaissance de leur spécificité d’êtres humains » (Thiam 2024a: 161). L’esclavagisme et le colonialisme ont laissé des traces indélébiles sur la condition des femmes noires africaines pour que leurs revendications soient uniquement calquées à celle d’un Occident méprisant à leur égard. La souffrance de la colonisée dont la spécificité « leur a toujours été refusée par les blancs colonialistes ou néocolonialistes et leurs mâles nègres » mérite une attention singulière (Thiam 2024a: 161). La place de la femme noire et africaine doit en ce sens être considérée dans un processus historique distinct.

Thiam présente un état des lieux sans complaisance de leur situation après une dizaine d’années d’indépendance nationale, interrogeant la persistance de l’oppression des femmes et des violences de genre par la tradition ou les pratiques (néo)coloniales. Le titre même de son ouvrage est un acte de revendication. En choisissant d’utiliser le terme « Négresses », Awa Thiam met en avant la volonté de redonner la parole à ces femmes longtemps réduites au silence, mais renverse aussi le stigma associé à ce terme en humanisant celles qu’on traite de « négresses », pour leur donner enfin la parole. Elle aborde des thèmes tabous tels que le mariage forcé, l’excision, l’infibulation, la polygamie, l’assignation des femmes à l’espace domestique, ou encore le blanchiment de la peau, autant de violences qui entravent leur émancipation. Sa pensée féministe ne se veut ni une simple adaptation des théories occidentales ni une rupture avec celles-ci, mais bien une réflexion ancrée dans le vécu des femmes africaines. Elle s’oppose aux lectures qui hiérarchisent les luttes et affirme que la liberté des femmes africaines doit être une priorité absolue, sans compromission avec les féministes blanches ni avec les défenseurs d’un patriarcat conservateur.

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Awa Thiam et l’intersectonnalité

Sans le formuler explicitement, La Parole aux négresses ouvre la voie à une politisation à ce qui est désigné ailleurs comme « l’intersectionnalité ». Popularisée par les travaux de féministes noires aux États-Unis et en Grande-Bretagne (Kimberley Crenshaw, Patricia Hill Collins, etc.), la notion d’intersectionnalité se situe au croisement de différentes disciplines académiques afin de rendre compte de la complexité des identités sociales et leur interaction dans la reproduction des inégalités. Refusant la hiérarchisation des identités (sexe, genre, âge, race, ethnicité, handicap, orientation sexuelle), l’intersectionnalité permet de rendre compte de leur intégration dans la production et la reproduction des inégalités (Crenshaw 1991). Dès 2005, l’intersectionnalité est reconnue dans le monde académique comme une des « meilleures pratiques féministes », permettant de renouveler les contributions théoriques des études féministes (Weber et Parra Medina 2003: 223). Or cette vaste reprise du concept de l’intersectionnalité au cours des vingt dernières années, a nourri, en quelque sorte, une forme de dilution de sa portée, ou, à tout le moins, de négociation sur l’importance du rôle des structures dans la formation des divisions sociales (Bilge 2009).

La Parole aux négresses s’écrit et se lit dans un espace autre. Malgré la prise en compte du croisement du genre, de la race et de la condition socio-économique des femmes africaines, le travail de Thiam reste très peu repris – pour ne pas dire méconnu – des écrits sur l’intersectionnalité et le féminisme africain. En parlant de « triple oppression » – « de par son sexe, de par sa classe, et de par sa race » (Niang 2024) –, cette voix ouvre cependant un cadre d’analyse politique pour analyser la condition des femmes noires africaines, dans un contexte qui est fort différent de celui des femmes noires afro-américaines ou britanniques. Son engagement dans la lutte contre l’excision, dans les années qui suivent la parution de son texte, témoigne également de la singularité des conditions de vie des femmes en Afrique. Pour toutes ces raisons, malgré la puissance de son propos, il semble que La Parole aux négresses n’a pas eu la reconnaissance qu’elle méritait. En entrevue pour discuter la réédition du livre, Mame Fatou-Niang (2024) évoque la circulation des idées de Thiam à travers le partage d’un document PDF diffusé parmi les intellectuel·les noir·es en quête de lectures sur leur propre histoire, en marge des cercles académiques. Pourtant, le travail de Thiam a ouvert la voie à une littérature scientifique et politique sur la condition des femmes au Sénégal et, plus largement en Afrique francophone, dès sa première édition (Kane 2020). Ce maintien à l’écart révèle une réalité plus large : la difficulté pour les voix noires, en particulier celles des femmes, d’obtenir la reconnaissance institutionnelle et médiatique qu’elles méritent en Occident.

Les préfaces de La Parole aux négresses

Trois préfaces fort différentes présentent La Parole aux négresses. Ces préfaces témoignent à leur manière des divergences dans l’interprétation de la contribution de Thiam dans l’espace et la critique féministe.

La première préface, en 1978, signée par Benoîte Groult, militante féministe française également engagée contre les mutilations génitales des femmes, notamment dans son livre Ainsi soit-elle paru durant la même période (1975). Dans sa préface du livre, Groult se situe : elle écrit, non pas en tant que militante féministe, mais en tant que femme. Elle débute en précisant que « dans de nombreux pays, les femmes n’ont pas encore entamé cette lutte », celle de la libération des femmes (citée dans Thiam 2024a: 196). Elle présente l’ouvrage ainsi : « les témoignages que vous allez lire ne constituent pas un manifeste, n’expriment pas une révolte, ni même une revendication. Ce sont des confidences toutes simples qu’Awa Thiam a su recueillir dans leur naïveté, leur maladresse parfois, et dont tout le pathétique vient justement de cette résignation à un sort qui est considéré comme une fatalité de la condition féminine » (Groult citée dans Thiam 2024a: 196). Quelques phrases plus loin, Groult ajoute que les femmes qui s’expriment dans ce bouquin « n’ont pas conscience de l’injustice et n’ont pas encore découvert la solidarité et l’espoir. Chacune parle pour elle-même, isolée dans sa cellule familiale, sans information sur le reste du monde » (citée dans Thiam 2024a: 196).

En quelques paragraphes, Benoîte Groult dépeint ainsi le portrait de femmes isolées, qu’on pourrait presque qualifier des filles-enfants, incapables de critique et même de tracer des ponts entre elles. Sa présentation marque aussi la distance et la trace coloniale de sa lecture de la condition des femmes africaines, comme si la solidarité et l’espoir arrivait avec l’Occident. Pour Groult, le contexte des femmes africaines est celui où « la tradition religieuse et familiale est implacable, se révolter équivaudrait à un suicide social. Refuser l’excision ou l’infibulation, en admettant que ce soit possible à l’âge où ces opérations sont pratiquées, ce serait accepter d’être mise au ban de la société, ce serait renoncer au mariage et à la considération de ses proches » (citée dans Thiam 2024a: 197). Elle reprend également les propos d’un Soudanais, qu’elle ne cite pas d’ailleurs, qui dirait que « les femmes entières et béantes ne trouvent pas preneur chez nous [en Afrique] » (Groult citée dans Thiam 2024a: 197). Benoîte Groult se prend ainsi elle-même au piège dénoncé par Awa Thiam ; elle donne la parole à un homme pour définir ce qui est socialement permis ou non dans l’indignation chez les femmes noires africaines. Il y a là en soit tout une contradiction pour une femme qui annonce connaître la solidarité.

Ce sont des points de tensions qui vont être relevés partiellement par Mame Fatou Niang, professeure agrégée en études françaises et francophones et directrice du Centre des études noires de l’Europe et de l’Atlantique à l’Université Carnegie Mellon à Pittsburg qui signe la préface de la nouvelle édition parue aux Éditions Divergences (Thiam 2024a). Mame Fatou Niang s’adresse à « tata Awa », une tante, qui représente en quelque sorte une figure d’autorité morale ou de sagesse. Dans sa préface, Niang rejette le caractère naïf de la démarche d’Awa Thiam et relève au contraire son originalité, en mettant de l’avant des matériaux bruts de sa recherche, c’est-à-dire en incluant dans son livre les entretiens avec les femmes noires qui prennent la parole. Sa critique de la première préface du livre insiste sur le regard paternaliste et universaliste qui occulte les spécificités des luttes féministes africaines de Groult. Selon Niang, Groult impose une lecture occidentale du féminisme en réduisant les violences faites aux femmes africaines à une question de « retard » culturel, au lieu de les analyser dans leurs contextes socio-historiques distincts. Cette approche reflète un féminisme hégémonique ou colonial de l’époque – et toujours actuel – qui ne reconnaît pas pleinement l’autonomie des féministes africaines et tend à exotiser leurs combats. Dans les comptes-rendus et plateaux d’échanges où Mame Fatou Niang est invitée pour parler du livre (voir, par exemple, Bebey 2024, Niang 2024, RFI Monde 2024), cette dernière s’attaque ainsi à redonner de la rigueur scientifique de la démarche d’Awa Thiam et la situe dans une lignée de féministes noires après elle qui se réclameront de l’intersectionalité quelques années plus tard.

Également paru l’an dernier, la réédition sénégalaise propose une version préfacée par l’autrice et doctorante en sociologie du genre Ndeye Fatou Kane et commentée dans une postface par la sociologue et chercheuse en sciences de la famille Kani Diop (Thiam 2024b). Dans cette version, Ndeye Fatou Kane reconnaît l’apport de La Parole aux négresses, mais aussi le maintien de son actualité : « Nous continuons à parler de la dépigmentation, la polygamie, les mutilations génitales » (citée dans Bebey 2024). Elle évoque la loi de 2015 en Gambie, qui rend l’excision illégale, en voie d’être abrogée (Bebey 2024). Dans la postface, Kani Diop analyse aussi plusieurs avancées sur les plans juridique et social au niveau des pratiques de mutilations génitales en Afrique. Malgré ces avancées, Diop considère que les mots et les maux des femmes répertoriées dans le livre demeurent d’actualité. En insistant sur la pertinence du travail de Thiam pour les femmes africaines et sur l’actualité de ses analyses, ces intellectuelles féministes réitèrent ainsi la singularité des conditions de vie des femmes noires africaines.

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Rendre justice à l’héritage d’Awa Thiam

Alors que les débats autour du féminisme noir et de l’intersectionnalité continuent d’alimenter les cercles militants, académiques et politiques, il nous semble essentiel de redonner à La Parole aux négresses la place qui lui revient. Cet ouvrage, bien que publié il y a plusieurs décennies, reste d’une pertinence étonnante face aux dynamiques actuelles de domination et d’émancipation. Ce serait difficile de savoir aujourd’hui ce qu’Awa Thiam penserait de ces débats : depuis la parution de son livre, cette dernière a préféré rester plutôt à distance des projecteurs médiatiques. Quelques traces permettent néanmoins de constater qu’elle a maintenu des engagements politiques durant les années qui ont suivi. Elle publie d’ailleurs d’autres livres, dont le plus récent, Récit d’une migration (2016, Dakar, Panafrika), relate la vie d’une femme qui tient la famille pendant que son mari est parti vendre sa force de travail au Gabon (Thiam 2017).

Pour se lancer dans une entreprise de compréhension de la condition des femmes africaines après seulement une dizaine d’années de soi-disant indépendance des pays d’Afrique de l’Ouest, la prise de parole d’Awa Thiam nous apparaît audacieuse. Awa Thiam tente à travers La Parole aux négresses de mettre à nu les souffrances des femmes africaines tout en pointant du doigt les sources profondes de ces maux. Pour elle, pas question de s’allier pour bien paraître, ni avec les hommes, ni avec les colons, ni avec les femmes qui sont contre cette libération, ni avec les féministes blanches qui n’ont jamais eu de considérations profondes sur les conditions de ces femmes qui sont restées subalternes. L’important pour elle est la liberté totale et radicale des femmes africaines. En elle-même, l’écriture d’Awa Thiam semble contenir les questionnements entourant les limites de son travail. À travers les pages de La Parole aux négresses, on ressent des hésitations, mais aussi beaucoup de nuances qui sont rapportées par les paroles des femmes et des quelques hommes qui sont consignées dans le livre. Son rapport au féminisme blanc, aux luttes anticoloniales et aux mouvements noirs demeure en partie inexploré, mais ces lacunes n’enlèvent rien à la valeur de son apport.

Comme Kane (2020) l’a souligné avant nous, le livre d’Awa Thiam permet de situer l’état du féministe africain, et de rendre compte de la polyphonie des voix des femmes noires. En effet, il se différencie de ce qu’on a appelé le féminisme Noir ou Afro, et il rend compte des faiblesses de l’intersectionnalité pour comprendre notre monde. Au sein même de l’Afrique, il existe des revendications féministes toutes aussi différentes les unes par rapport aux autres et tout comme en Occident lorsqu’on parle du féminisme Noir. Toutefois, s’il y a bien une chose qui peut unir ces luttes, ou plutôt les rassembler, c’est l’expérience de la négrophobie. Une négrophobie ambiante qui tente par tous les moyens d’étouffer les productions intellectuelles noires mais aussi de les rendre inaccessibles. C’est à partir de la reconnaissance de cette négrophobie que des œuvres, comme celle d’Awa Thiam et tant d’autres, peuvent se réunir et permettre une pensée hétérogène Noire qui saurait remettre en perspective des voix que l’on a souvent tendance à penser silencieuses.

Des trois éditions et des lectures proposées par Groult, Niang, Kane et Diop, il demeure une perspective évacuée, celle de la mise en pratique de son travail, la perspective de la théorie pour l’action, le passage du « je au nous », qui peut encore servir aujourd’hui. Dans une archive retrouvée, Awa Thiam introduit son livre dans une émission animé par Maryse Condé en 1978 comme suit :

L’essentiel est que mes sœurs noires arrivent à comprendre mon message, et à partir de là, en arrivent à se poser des questions et, peut-être, à remettre en question le rôle oppressif des hommes. On voit très bien que les femmes sont dominées à tous les niveaux. Au niveau du couple, elle est aussi dominée, je dois dire que les femmes n’existent pas. En tant qu’êtres humains, elles sont niées dans leurs corps tout comme dans leur psychisme (sic).

(Thiam citée dans RFI Monde 2024).

C’est donc à partir d’une véritable enquête auprès de celles qui s’appellent Yacine, Médina, Tabara, Mouna, Ekanem, qu’Awa Thiam fait des propositions politiques, et qu’elle appelle à la révolution. La traduction en anglais de son titre attire l’attention sur le caractère performatif de la parole : Speak out, Black sisters ! Awa Thiam encourage à la prise de parole pour celles qui « sont décrites par d’autres », et rejette au passage de tenir pour acquis la parole prise par ces « tenants du gouvernement, soit par les intellectuels réactionnaires ou pseudo-révolutionnaires » pour reprendre ses mots (Thiam 2024a: 33). En cela, on peut encore aujourd’hui, apprécier la portée de cette proposition qui appelle aux premières personnes concernées de prendre la parole, de théoriser leur monde et de proposer des modes d’action. Son apport réside dans son courage à prendre la parole dans un contexte où les structures coloniales venaient à peine de se retirer officiellement et où le pouvoir politique et culturel demeurait massivement entre les mains des hommes. Elle pose son refus de séparer celleux qui vivent de celleux qui savent, ou d’intégrer certaines paroles sans poigne au sein de l’institution :

Prendre la parole pour faire face.
Prendre la parole pour dire son refus, sa révolte. 
Rendre la parole agissante.
Parole-action.
Parole subversive.
AGIR-AGIR-AGIR, en liant la pratique théorique à la pratique-pratique. (Thiam 2024a: 31).

En ce sens, l’œuvre d’Awa Thiam s’inscrit dans un féminisme africain qui ne commence ni ne s’arrête avec elle. Elle s’inspire du quotidien des femmes pour théoriser un monde qui étouffe les voix des femmes. Cette prise de parole et son actualité dans le contexte de sa réédition interroge aussi sur le silence qui entoure son œuvre et, plus largement, sur les mécanismes qui marginalisent encore aujourd’hui les penseuses et militantes africaines dans les sphères intellectuelles et politiques.

Shabnam Parvaresh, Black collection

Cet article est aussi paru dans la revue Possibles, volume 49, numéro 2 : «Féminisme en tous genres».

Les illustrations sont tirées de l’œuvre de Shabnam Parvaresh (CC BY-NC-ND 4.0). 

RÉFÉRENCES


Bebey, K. (2024). « La Parole aux Négresses », réédition d’un manifeste féministe qui a fait date. Le Monde.fr, 24 mai 2024. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/05/24/la-parole-aux-negresses-reedition-d-un-manifeste-feministe-qui-a-fait-date_6235209_3212.html [Consulté le 31 juillet 2025].

Bilge, S. (2009). Théorisations féministes de l’intersectionnalité. Diogène, 225(1), 70–88. Disponible sur : https://doi.org/10.3917/dio.225.0070. [Consulté le 30 juillet 2025].

Crenshaw, K. (1991). Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color. Stanford Law Review, 43(6), 1241–1299. Disponible sur : https://doi.org/10.2307/1229039. [Consulté le 30 juillet 2025].

Groult, B. (1977). Ainsi soit-elle, Le Livre de poche, Paris.

Kane, N. F. (2020). La Parole aux négresses de Awa Thiam. Chère Simone de Beauvoir. Disponible sur : https://doi.org/10.58079/qwro [Consulté le 31 juillet 2025].

Niang, M.-F. (2024). La parole aux négresses [Entretien]. 6 septembre 2024. Disponible sur : https://www.hors-serie.net/emissions/la-parole-aux-negresses [Consulté le 31 juillet 2025]. 

RFI Monde, (2024). Réédition du texte majeur « La Parole aux négresses » d’Awa Thiam—Littérature sans frontières [émission radiophonique]. Disponible sur : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/litt%C3%A9rature-sans-fronti%C3%A8res/20240621-r%C3%A9%C3%A9dition-du-texte-majeur-la-parole-aux-n%C3%A9gresses-d-awa-thiam [Consulté le 31 juillet 2025].

Thiam, A. (2017). Awa Thiam, auteure de « Récit d’une migration » sur les épouses des migrants—Le grand invité Afrique [émission radiophonique]. Interviewé par C. Boisbouvier. RFI. Disponible à https://www.rfi.fr/fr/emission/20170308-awa-thiam-auteure-recit-une-migration-epouses-migrants-restent-village [Consulté le 31 juillet 2025].

Thiam, A. (2024a). La Parole aux négresses, Éditions Divergences, Paris.

Thiam, A. (2024b). La Parole aux négresses, Éditions Saaraba, Dakar.

Thiam, A. (1986). Speak out, Black sisters, Feminism and oppression in Black Africa (traduit par Dorothy S. Blair), Pluto Press, Londres.

Weber, L. et Parra-Medina, D. (2003). Intersectionality and Women’s Health: Charting a Path to Eliminating Health Disparities, dans M. Texler Segal, V. Demos et J. Jacobs Kronenfeld (eds.). Gender Perspectives on Health and Medicine: Key Themes, Elsevier, Oxford, pp. 181–229.