«La base et l’envers» des labos aux hôpitaux : entrevue avec Maud Simonet

Une entrevue avec MAUD SIMONET

Par ANNABELLE BERTHIAUME et AMÉLIE POIRIER
Publié le 21 mai 2020

Dans son livre Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? paru à l’automne 2018, Maud Simonet analyse des activités aujourd’hui hors « du droit du travail et avec peu ou pas de compensation monétaire et de droits sociaux » à partir des apports théoriques de féministes entourant les débats pour la reconnaissance du travail ménager dans les années 1970. Malgré leur apparente disparité, c’est le travail gratuit qui constitue le fil rouge des différentes activités observées par Simonet : travail numérique, stage non-rémunéré, service civique, workfare, bénévolat. En s’intéressant aux rapports sociaux de sexe, de race et de classe, elle observe ainsi que les travailleurs sans salaire et précaires sont aujourd’hui davantage des travailleuses, et pour la plupart racisées.

L’analyse de Maud Simonet fait écho à la mobilisation étudiante pour les stages rémunérés à laquelle nous avons assisté au printemps 2019 au Québec, mais aussi aux appels à la solidarité et au bénévolat dans le contexte actuel de la pandémie. Dans l’un et l’autre de ces cas, la crise et l’arrêt du travail rendent visibles le fait que les appels au bénévolat et à l’«effort national» se retrouvent dans les domaines traditionnellement féminins ou racisés liés aux sphères de la reproduction sociale, des maisons de retraite aux champs, où, comme le résume Maud Simonet, la « naturalisation, l’invisibilisation et la gratuitisation » du travail profite autant au secteur privé qu’à l’État et participe à la reproduction des inégalités sociales. C’est pourquoi nous l’avons invitée à participer à cette entrevue sur la grève dans les milieux de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en France qui a été interrompue abruptement par le contexte de crise sanitaire. — AB et AP

Moriz Jung, Die befreite Prinzessin

1. Que se passe-t-il avec la grève dans les milieux de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche dans le contexte actuel du confinement ?

La grève, comme la mobilisation sociale qu’elle a participé à construire dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR), sont en quelque sorte suspendues depuis maintenant plusieurs semaines avec la gestion de la crise sanitaire et l’imposition du confinement. Suspendues, sans être complètement arrêtées… le mot d’ordre qui circule sur les listes militantes est « confiné·e·s mais pas résigné·e·s » et certaines formes de lutte sont prolongées – comme la grève des revues1 ou la structuration nationale des collectifs de précaires – et de nouvelles sont assurément en train de s’inventer. Les caisses de solidarité en direction des étudiant·e·s et des personnels précaires viennent aujourd’hui s’ajouter aux caisses de grève… C’est assez étrange bien sûr d’être passé ainsi en quelques jours d’une effervescence collective dans l’espace public de plusieurs mois à un retranchement individualisé quasi total dans l’espace privé. Sur le fond néanmoins, la continuité entre ces deux « moments » est évidente, et ce sentiment que l’épidémie vient révéler sinon démontrer ce que l’on essayait de dire haut et fort depuis des mois, voire des années, concernant le traitement du travail dans les services publics (enseignement, recherche, hôpital, maison de retraite…) est assez terrifiant. 

Le mouvement social qui a démarré avec la journée de grève interprofessionnelle et la grande manifestation du 5 décembre dernier s’est opposé à la réforme des retraites portée par le gouvernement Macron, la retraite à points, qui constitue une attaque contre l’une des principales institutions de protection sociale et de solidarité nationale des travailleuses et des travailleurs en France. Même s’iI y avait des critiques légitimes à formuler concernant le fonctionnement de notre système de retraite actuel, la solution ne se trouve sûrement pas, bien au contraire, dans cette individualisation généralisée de la retraite qui s’avérerait désastreuse pour une partie importante de la population. Ce serait notamment le cas pour les fonctionnaires, mais aussi pour les plus précaires, tou·te·s celles et ceux qui auront eu une carrière non linéaire, et donc, dans les deux cas, pour les femmes en toute première ligne !

Dans l’ESR, cette mobilisation contre la réforme des retraites s’est assez rapidement doublée de la réaction collective à une autre attaque, la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR), dont les rapports préparatoires ont été rendus publics en novembre. Là aussi, les mobilisations n’ont pas tant visé à défendre le système tel qu’il existe aujourd’hui qu’à lutter contre l’institutionnalisation généralisée de la concurrence et de la précarité que cette réforme nous promet, nous vante même. Vous avez peut-être entendu ces mots d’Antoine Petit, le président du Centre National de la Recherche Scientifique (le CNRS, auquel j’appartiens), qui a participé à l’écriture de ces rapports et se réjouissait à la perspective de cette « loi ambitieuse, inégalitaire — oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale ». Cet appel au darwinisme social n’a pas manqué d’être commenté dans de nombreuses tribunes2 et Antoine Petit a été contraint de revenir sur ce terme, mais son seul usage en dit long sur l’esprit de cette réforme.

2. Dans le journal Le Monde du 10 février dernier, tu signes une lettre collective qui accuse la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche en préparation (LPPR) d’être « une réforme néolibérale contre la science et les femmes ». On connaît généralement les arguments contre les critiques associées aux restructurations récentes des universités néolibérales (précarisation des travailleuses et travailleurs, peu de place pour la recherche dite « fondamentale », sous-financement des domaines qui répondent moins aux besoins en main-d’œuvre, etc.), mais un peu moins comment ces réformes affectent les femmes différemment. Peux-tu nous expliquer un peu ?

Oui, bien sûr. Je me dois de préciser que je ne suis pas à l’initiative de cette tribune qui a été écrite par quelques collègues (Laure Bereni et Sophie Pochic notamment) qui m’ont invitée à la signer avec elles, ce que j’ai fait avec joie. Ce que montre cet article c’est que cette réforme (qu’elle se traduise ou non in fine par une loi) exacerbera inévitablement les inégalités sociales et notamment les inégalités de genre qui structurent déjà largement le monde de l’ESR. En concentrant toutes les ressources en certains lieux et sur certains individus considérés comme « performants », comme la LPPR se propose de le faire, mais aussi en créant — et en institutionnalisant le recours à — de nouveaux statuts précaires (tenure tracks, CDI de missions [ndlr : ces contrats n’ont pas de durée déterminée a priori mais ils s’interrompent quand le projet sur lequel est embauché la chercheuse ou du chercheur se termine], etc.) et enfin en détricotant les garanties statutaires et collectives des fonctionnaires, on institue d’emblée les hommes comme les « winners take all » de ces réformes et les femmes comme les grandes perdantes. Nombreuses sont les enquêtes qui montrent déjà que la précarisation des statuts de l’ESR touche plus massivement et plus durement les femmes, que l’introduction d’une plus forte rémunération à la prime plutôt qu’au salaire bénéficie avant tout aux hommes, autant d’éléments qui sont déjà en place en France — comme à l’étranger d’ailleurs — mais que la LPPR vise à généraliser. 

Mais surtout ce sur quoi l’on cherche à insister, et qui à mon avis n’a pas suffisamment été soulevé dans les débats autour de cette réforme, c’est que la représentation du travailleur scientifique qui y est au cœur de cette réforme est une représentation très androcentrée. D’abord et avant tout, on peut signaler que la représentation du travailleur scientifique des trois rapports préparatoires de la LPPR est essentiellement celle d’un chercheur ou d’un enseignant chercheur. Les personnels administratif·ve·s, ingénieur·e·s et technicien·ne·s, qui constituent pourtant une part importante et essentielle du fonctionnement de la recherche, et la face majoritairement féminine et déjà très précarisée du travail scientifique, sont totalement absent·e·s de ces rapports, plus invisibilisé·e·s que jamais…

Et puis le chercheur « excellent » dont il est question dans ces rapports, celui qui parvient à remporter primes individuelles et « packages » de recherche, à se faire embaucher dans les institutions d’excellence qui centralisent les financements du Ministère pour faire de la recherche sur les thèmes considérés comme prioritaires par l’État et les grandes entreprises, celui-là a de très grandes chances d’être un homme, étant donné l’engagement dans le travail, le type de carrière et de socialisation qui sont attendus de lui. Comme on l’a écrit dans l’article « le modèle promu est celui d’un chercheur au parcours précoce et linéaire, parfaitement mobile, mué en manageur et fundraiser, à la tête d’une équipe composée majoritairement de petites mains au statut précaire, lui permettant de publier en quantité » — petites mains en majorité féminines, s’il faut encore le préciser. Les hiérarchies de genre qui structurent déjà notre monde du travail ont un bel avenir devant elles ! 

3. Comment les changements proposés par la LPPR affectent-ils ou affecteront-ils ton travail au quotidien ?

Merci de cette question, car elle me permet de préciser d’où je parle. Moi je suis directrice de recherches, j’ai 47 ans bientôt 48, ma carrière est déjà en partie derrière moi. Ça ne m’empêche pas, bien évidemment, de m’interroger sur les conditions dans lesquelles je vais pouvoir effectuer les 15 ou 20 dernières années de ma vie professionnelle et de réagir à la manière dont ces réformes vont les affecter et les contraindre. Mais elles le feront de manière assurément moins vitale et violente que pour mes collègues non titulaires qui vont voir leurs chances et leurs conditions d’accès à un poste encore plus précarisées et davantage soumises à l’arbitrage des rapports sociaux… Je réponds donc à votre question en parlant depuis la position qui est la mienne et qui est matériellement et symboliquement privilégiée. En tant que « directrice de recherches », j’ai donc des responsabilités administratives et scientifiques, je suis « directrice d’une équipe de recherche », « directrice de thèse » — comme on dit en France —, etc.

Honnêtement, je trouve déjà très compliqué politiquement, dans le contexte actuel, d’assumer ces quelques fonctions de « direction » sans avoir le sentiment que l’on participe à une économie de la pénurie, du tri, de la promesse et de la précarité, que l’on en est en quelque sorte complice. J’ai l’impression d’être en guerre en permanence dans mon travail au quotidien. Et tant mieux en un sens, car mon statut me donne la possibilité, et sans doute aussi la responsabilité de mener différents combats. Mais en développant et en institutionnalisant encore davantage à la fois la précarité du travail scientifique et la concurrence de tou·te·s contre tou·te·s, ces réformes vont rendre extrêmement difficile la résistance à ce modèle viriliste et capitaliste du chercheur de primes et de fonds, « manager » de ses collègues — « N+1 »3 des titulaires, « employeur » des précaires.

Le projet de la LPPR est d’introduire de manière très systématique de la subordination là où le statut de la fonction publique et l’évaluation par les pair·e·s avaient pour principe — pour principe au moins — de nous en protéger. Il y a quelques mois, lors d’une présentation des rapports préparatoires à la LPPR en assemblée générale à l’Université de Nanterre, une collègue enseignante-chercheuse non titulaire a prononcé ces quelques mots qui m’ont beaucoup marquée : « Je suis précaire aujourd’hui et je n’ai pas envie de le rester, mais quand je vois ce que ça va vouloir dire d’être titulaire, je ne suis plus certaine d’avoir toujours envie de le devenir… ». À une journaliste qui lui demandait si le modèle promu par la LPPR ne faisait pas fi de la dimension collective de la recherche, Antoine Petit répondait que l’excellence individuelle n’était pas contradictoire avec la dimension collective en prenant l’exemple des grands chefs cuisiniers qui ne seraient rien sans leur équipe. Ce n’est pas ma conception du travail scientifique. Je ne rêve pas — c’est le moins qu’on puisse dire — de me retrouver à la tête d’une brigade de collègues plus ou moins précaires qui travailleraient dans l’ombre pour que j’obtienne des étoiles… 

Moriz Jung, Hutnadelballade

4. Comment ce mouvement s’inscrit-il dans la lutte plus globale contre le travail gratuit ?

Pour moi ce mouvement a déjà une immense victoire à son actif, et ce quelle que soit l’issue à court ou moyen terme de notre mobilisation, c’est-à-dire que l’on parvient ou non à faire retirer la LPPR et voter une autre loi pour la recherche — ce qui, coronavirus ou pas, est loin d’être acquis. La victoire de ce mouvement c’est d’avoir rendu visible tout le travail précaire, le travail gratuit ou semi-gratuit sur lequel reposait le service public de l’ESR : dans l’enseignement bien sûr, mais aussi dans l’organisation et l’animation des colloques, des séminaires, la production d’articles pour les revues, et plus largement la production de savoir. Bien sûr, on était déjà nombreux·ses à en avoir conscience et les collectifs de précaires le rappelaient assez régulièrement et avec vigueur depuis des années, mais il me semble qu’avec cette mobilisation on a passé collectivement mais aussi socialement — dans les médias par exemple, mais aussi dans les syndicats — une étape dans la visibilisation de tout ce travail à la fois symboliquement et monétairement dénié comme tel. Et c’est sans aucun doute et comme d’autres collègues l’ont déjà souligné, grâce à la grève des enseignant·e·s chercheur·e·s précaires que cette visibilisation s’est opérée. C’est grâce à ce que mon collègue Karel Yon appelle à juste titre une « pratique féministe de la grève », c’est-à-dire une pratique de la grève qui vise à faire voir la travailleuse comme travailleuse — et non comme une « mère » ou une « épouse » pour le travail domestique ou comme un·e « étudiant·e en formation » ou un·e « futur·e professionnel·le » pour l’ESR. La grève montre le travail et la travailleuse aujourd’hui et dans un même mouvement le déni de travail qu’elle subit, elle en appelle alors nécessairement à se mobiliser pour la valorisation de ce travail à travers la création de postes et la titularisation de celles et ceux qui travaillent déjà. 

5. Concrètement, dans la mobilisation, arrivez-vous à créer des ponts de solidarité avec les autres grévistes ?

Oui, dans la mesure où les plus mobilisé·e·s d’entre nous et les organisations qui ont structuré la mobilisation, comme la coordination Facs et Labos en lutte, ont d’emblée dit haut et fort qu’il faudrait lier en permanence opposition à la LPPR, opposition à la réforme des retraites et opposition au développement de la précarité porté par ces réformes et par bien d’autres encore qui leur sont contemporaines comme la réforme de l’assurance chômage qui a été votée à l’automne dernier. Nous avons donc cherché à être très visibles en tant que cortège ESR dans les manifestations nationales contre la réforme des retraites, nous y avons créé ou soutenu des rendez-vous pour tout le secteur éducatif « de la maternelle à l’université » et bien sûr de nombreuses manifestations interprofessionnelles — dans les assemblées générales ou nationales — avec des représentant·e·s des autres secteurs en grève et notamment ceux qui ont lancé le mouvement et l’ont porté à bout de bras pendant plusieurs mois, à savoir les transports publics, mais aussi avec des salarié·e·s de la culture, des bibliothèques, des avocat·e·s, etc. 

Localement, il y a eu beaucoup de choses qui se sont construites ici et là, dans les universités, dans les manifestations et cela a été d’une grande richesse. Au niveau national toutefois on a eu parfois le sentiment qu’après l’incroyable grève reconductible portée par le secteur des transports avant, pendant et au-delà des vacances de Noël, les autres secteurs, dont le nôtre, n’ont pas été suffisamment, ou suffisamment tôt, au rendez-vous. Le 5 mars pourtant, le mot d’ordre lancé par la coordination Facs et labos en lutte et repris par toutes les organisations syndicales du secteur, « la recherche et l’université s’arrêtent » a été extrêmement suivi et a mis dans la rue, dans la mobilisation et même dans la grève des collègues qui jusque-là y étaient resté·e·s extérieur·e·s. Pour tou·te·s celles et ceux qui étaient mobilisé·e·s depuis le 5 décembre, voire avant pour certain·e·s, on s’est dit « mieux vaut tard que jamais » et on s’est remis à rêver que l’ESR pourrait prendre la relève… et puis le coronavirus est arrivé. Mais la mobilisation n’est pas terminée et la manière dont la crise est gérée laisse à penser qu’elle va même se renforcer. Le confinement est loin d’avoir fait diminuer notre colère.

6. Dans ton dernier livre, tu termines avec la proposition d’un salaire à vie pour toutes et tous, telle que formulée par Bernard Friot. Comment cette idée est-elle reprise dans les mouvements actuels ou aujourd’hui alors que plusieurs milliers de personnes en France ont perdu leur revenu ?

Certain·e·s de mes collègues considèrent, et je crois que c’est très juste, que la mobilisation dans l’ESR a commencé le 8 novembre à Lyon avec cet étudiant de l’Université Lyon2 qui s’est immolé devant le bâtiment du CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires) pour dénoncer la précarité de la condition étudiante. Dans la lettre qu’il a laissée sur Facebook, il « reprend une revendication de sa fédération de syndicats » (Solidaires Étudiant-e-s) et en appelle à la mise en place d’un salaire étudiant, « et d’une manière plus générale, écrit-il, d’un salaire à vie ». 

Dans la suite du mouvement, la question du salaire étudiant a certes été évoquée dans la mobilisation, et mise en avant dans certains moments collectifs, par exemple, lorsque nous sommes venu·e·s nous inviter aux vœux de la ministre de l’ESR et lui formuler nos propres revendications. Mais il me semble que cette question est encore loin d’être une revendication centrale des syndicats aujourd’hui hormis de Solidaires Étudiant·es qui, comme vous le savez encore mieux que moi, la porte et la construit aussi à un niveau international avec l’Union syndicale étudiante en Belgique, SUD Étudiant·e·s et précaires en Suisse, les Comités unitaires sur le travail étudiant au Québec, etc. Au moment même où je réponds à vos questions, deux textes viennent d’être publiés sur le site de Facs et Labos en lutte4 à propos du salaire étudiant, j’espère que c’est le signe que cette revendication va trouver une place plus centrale dans les plateformes de mobilisation. Avec le confinement, la précarité de la condition étudiante a été mise au grand jour et je crois que même celles et ceux qui ne voulaient pas la voir auparavant ne peuvent plus aujourd’hui se cacher les yeux.

Moriz Jung, Ballade vom unfreiwilligen und vom freiwilligen Sturz

Pour ce qui est du salaire à vie pour tou·te·s il me semble que là aussi la question mérite largement d’être posée dans le contexte actuel où apparaissent si crûment les violences de sexe, de race et de classe du marché du travail et la sous-valorisation du travail reproductif celui-là même qui est la « base et l’envers » de notre société capitaliste et patriarcale…

7. Dans le contexte actuel, de nombreuses initiatives bénévoles sont mises sur pied pour pallier les effets de toutes les mesures de restructuration du travail des dernières années dans le secteur public (aide à domicile, soins aux personnes âgées, etc.). Qu’en penses-tu ?

Beaucoup de choses ! J’ai parfois l’impression d’avoir sous les yeux, de manière à la fois grossie et grotesque un laboratoire d’expérimentation de tout ce que j’étudie depuis des années sur le travail gratuit en France et aux États-Unis. Je retrouve la mise au travail bénévole des femmes par l’État au nom de la citoyenneté (requalifiée ici en « solidarité » et en « effort national »), à la fois dans ses formes « volontaires » fondées sur le consentement et la valorisation symbolique et plutôt dirigé vers les femmes des classes moyennes, mais aussi avec son pendant coercitif dirigé vers les classes populaires (comme la réquisition sous statut de stagiaire des élèves infirmières). L’appropriation par l’État de ce travail gratuit est sans doute plus visible aujourd’hui, mais elle poursuit les politiques de « gratuitisation » du travail déjà en cours depuis plusieurs décennies dans les services publics et notamment à l’hôpital… 

On dirait que cette mobilisation générale enclenchée par la « guerre contre le coronavirus » nous donne à voir de manière exacerbée le fonctionnement du système capitaliste et patriarcal dont les féministes marxistes ont bien mis en lumière, il y a plus de 40 ans déjà, combien il reposait sur le travail gratuit des femmes et le déni de leur travail, ou plus exactement de leur condition de travailleuse, tout ça au nom de valeurs. Beaucoup de débats fondamentaux sont (re)lancés par des sociologues et/ou des organisations syndicales, à l’occasion de cette crise, au sujet de la faible reconnaissance et de la sous-valorisation des activités professionnelles, en majorité exercées par des femmes, qui apparaissent dans le contexte actuel, et de façon criante, comme essentielles, et même vitales : les aides-soignantes, les aides à domicile, les infirmières, etc. Il y a des choses très intéressantes qui sont discutées ou même concrètement proposées en ce moment. Mais parfois j’ai l’impression que la question ne va pas au bout, parce qu’on en reste à une appréhension finalement assez androcentrée du travail dans tous ces débats — le « travail » ça reste l’activité professionnelle, c’est ce qui est rémunéré, même si là ça l’est mal… or pour poser sérieusement la question de la valeur du travail, je ne vois pas comment on peut faire l’économie d’une réflexion sur le travail gratuit. À ce titre, la mobilisation actuelle des couturières bénévoles en France et en Belgique qui dénoncent l’absence de valorisation de leur travail par l’État qui les encourage à produire des masques, ou celle des élèves infirmières réquisitionnées comme aides-soignantes, mais « payées » (entre 0,8 et 1,4 euro de l’heure) comme « stagiaires » retient, comme vous vous en doutez, toute mon attention…

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1. À l’appel de quelques revues de sciences sociales, une grève des revues a été lancée au début janvier 2020 qui réunit aujourd’hui plus de 150 revues.

2. Voir notamment la lettre d’opinion signée par un collectif de 16 chercheur·euse·s intitulée « Le darwinisme social appliqué à la recherche est une absurdité » dans le journal Le Monde, le 6 décembre 2019 et Sylvestre Huet, « Antoine Petit contesté au CNRS », Blog Le Monde, 12 décembre 2019.

3. L’expression « n+1 » est empruntée au jargon de l’entreprise où elle désigne la ou le supérieur·e hiérarchique direct·e, à l’opposé du « n-1 » qui désigne la ou le subordonné·e.

4. Voir sur le site universiteouverte.org, le texte de Léa Alexandre intitulé « Vers l’autonomie des étudiant∙es ? Le salaire étudiant comme outil de lutte contre la précarité : comparaisons européennes », et celui de S., syndiquée à Solidaires Étudiant·es ; « En résidence CROUS ou dans les palais de la République, les priorités ne sont pas les mêmes».