Vivre en féministe – Extrait

Par Sara Ahmed
Publié le 6 juin 2024

Parue en mars dernier aux Éditions de la rue Dorion, la version francophone de Living a Feminist Life de Sara Ahmed propose une réflexion au quotidien sur les implications politiques, sociales et professionnelles de vivre sa vie comme féministe. À partir de son récit personnel, des anecdotes et des recherches principalement menées par des chercheuses racisées, l’autrice rapporte les contradictions, les heurts mais aussi les joies collectives du « vivre en féministe ». On retrouve dans ce livre des idées centrales du travail de Sara Ahmed, comme le concept de « féminisme rabat-joie » (feminist killjoy) et sa critique du milieu académique qui a tiré un certain profit des politiques de diversité et d’inclusion, sans ébranler les assises de l’exclusion et la domination dans l’institution universitaire. 

C’est d’ailleurs sur ce sujet qu’on la retrouve dans cet extrait du chapitre Des murs de brique. Elle porte ici un regard sur la blanchité des milieux universitaires dits « critiques », mais aussi sur celles et ceux qui les composent et qui balayent trop souvent les accusations de racisme ou de sexisme du revers de la main parce que celles-ci seraient « identitaires ». L’analyse proposée dans cet extrait démontre que personne n’échappe aux structures de domination qui permettent au cadre universitaire de se maintenir intact et donne à voir, qu’au-delà des mots et des idées défendues, les universitaires de gauche participent aussi édifier le « mur de briques » qui empêchent les femmes et les personnes racisées d’y accéder. – A.B.

La blanchité : réassemblée, brique à brique.

Une autre fois, j’ai fait remarquer que tous les intervenants d’un colloque étaient des hommes blancs. Je précise que ce colloque avait lieu à l’université Goldsmiths, où je travaille, et que ce genre d’événements « réservés aux hommes blancs (ou presque) » sont fréquents ici – je soupçonne que ce soit lié aux types de corps qui ont tendance à être regroupés dans la catégorie « théorie critique ». Quelqu’un a répondu que je sonnais « très années 80 » et qu’il croyait que nous « en étions revenu·es », des revendications identitaires. Nous pourrions vouloir non seulement contester l’usage politique caricatural qui est fait des revendications identitaires, mais également y réfléchir. Les critiques féministe et antiraciste sont perçues comme démodées, fondées sur des catégories identitaires que nous sommes censées avoir dépassées. Certains mots sont perçus comme datés, et les personnes qui s’en servent deviennent des personnes à la traîne, en retard.
C’est pourquoi cela peut paraître plus démodé de souligner que seuls des hommes blancs prendront la parole lors d’un événement que de ne donner la parole qu’à des hommes blancs lors d’un événement. Je soupçonne que la posture critique – cette perception de soi selon laquelle il suffit d’être critique pour ne pas avoir de problème, ou que si nous sommes critiques c’est que nous en sommes revenues – est souvent employée et performée dans ces espaces universitaires. J’appelle « racisme critique » et « sexisme critique » le racisme et le sexisme reproduits par les personnes qui se croient trop critiques pour reproduire le racisme et le sexisme.
Des mots comme « racisme » et « sexisme » se voient attribuer une connotation passéiste : comme si nous nous raccrochions à une chose qui n’existe plus. J’ai entendu des féministes formuler ce point de vue : la focalisation sur le racisme et le sexisme est une façon excessivement négative et désuète d’envisager son rapport au monde, une mauvaise habitude ou même un automatisme, une sorte de réflexe de la rotule féministe devant des traditions que nous devrions embrasser avec plus d’amour et de bienveillancea. Si la critique féministe du racisme et du sexisme est un réflexe rotulien, il est temps d’affirmer l’intelligence des genoux féministes. Même au sein du féminisme, certaines ont le sentiment que nous pourrions mieux faire, aller plus loin, si nous laissions derrière nous ces termes et l’impulsion critique elle-même. L’impulsion critique, l’impulsion de critiquer les choses devient peut-être une autre version de la volonté obstinée : comme si elle, le sujet critique, s’opposait pour s’opposer, comme si sa critique était en pilote automatique, comme si elle ne pouvait pas s’en empêcher. Nous apprenons également, dans ce cas, que la théorie est un paysage social comme n’importe quel autre. Il est probablement vrai que nous irions plus loin si nous utilisions moins les mots « racisme » et « sexisme ». Le travail féministe qui n’emploie pas ces mots est plus susceptible d’être véhiculé par le discours universitaire en général. Certains mots sont légers; d’autres vous alourdissent. Si vous employez des mots qui pèsent, vous ralentissez. Les mots lourds sont ceux qui soulèvent des histoires que nous sommes censées avoir dépassées.
Il existe désormais de nombreuses stratégies qui permettent de déclarer que le racisme et le sexisme appartiennent au passé. Dans On Being Included1, je parlais d’overing pour les désigner, ces stratégies de revenez-en, mot qui sous-entend que ces histoires seraient dépassées si seulement nous passions par-dessus, si seulement nous en revenions. En revenir devient donc une injonction morale. On vous demande de passer par- dessus comme si c’était le fait que vous n’ayez pas surmonté telle chose qui empêchait cette chose de finir. Par exemple, qu’il demeure implicite ou soit formulé explicitement, j’entends souvent l’argument selon lequel la race et le genre sont des problèmes humains, de sorte qu’être posthumain signifie en un sens être postrace et postgenre ; ou que le genre et la race concernent des sujets, de sorte que l’injonction d’en revenir, de passer par-dessus se reformule en « revenir de nous-mêmes » ou « passer par-dessus nous-mêmes ». On pourrait parler de sursubjectivité, ou de par-dessubjectivité. La perception des féministes comme des êtres qui ont trop de subjectivité (des êtres trop subjectifs), dont j’ai parlé au chapitre 3, devient l’exigence de renoncer à cette subjectivité ; de laisser tomber.
Une maxime obstinée consiste à refuser cette injonction : ne passe pas par-dessus si tu n’en es pas revenue. Alors, oui : quand les histoires sont toujours là, nous pourrions devoir nous montrer obstinées pour nous accrocher. Nous passerons pour nous adonner à des revendications identitaires quand nous ne lâcherons pas prise; quand nous appuierons sur certains sujets, on supposera que c’est parce que nous sommes des sujets sensibles.

Comme je l’ai déjà mentionné, nous pointons des structures quand nous montrons que seuls certains corps sont invités à intervenir dans un colloque. Le fait de pointer une structure est interprété comme un recours à l’identité. Nous assistons peut-être à un effacement de la structure sous l’identité, non pas du fait des personnes qui prennent part à ce qu’on appelle les revendications identitaires, mais de celles qui se servent des revendications identitaires pour décrire la scène où se produit un engagement. Ou, pour reformuler cet argument avec plus de force, c’est comme si tout ce que vous faisiez en pointant une structure se résumait à projeter votre identité sur la situation, comme si, en nommant les absences, vous ne vous souciiez que de la vôtre. La généalogie des hommes blancs est protégée par le présupposé selon lequel toute personne qui conteste cette généalogie est obsédée par elle-même. C’est ironique, en fait – ou peut-être pas : vous n’avez pas besoin de vous affirmer quand la généalogie le fait pour vous. Remarquez aussi que les deux sens du travail de diversité s’embrouillent, ici : comme si vous agissiez pour la diversité à travers le simple fait que vous êtes la diversité, puisque tout ce que vous faites consiste à être une personne racisée ou une femme préoccupée de sa propre exclusion (ou les deux; être les deux, c’est être beaucoup trop).

Il est intéressant de voir à quelle vitesse et avec quelle facilité les revendications identitaires sont devenues une charge, un sujet aux connotations intrinsèquement négatives. Parfois, le simple fait de mentionner la race suffit à susciter le jugement que vous faites de la politique identitaire. Un jour, j’ai répondu sur un mur Facebook à un blogue qui prône la séparation entre l’ontologie et la politique. On pouvait y lire : « Le grand requin blanc qui mange un phoque, c’est un événement qui se produit dans le monde. C’est simplement quelque chose qui arrive. Une personne qui tire sur une autre personne, c’est aussi, sur le plan ontologique, tout simplement un événement qui se produit dans le monde. » J’ai écrit, sur un autre mur : « Il faut donner des détails, montrer comment les choses tendent à se produire : un agent de police blanc tire sur un homme noir, et votre événement ontologique n’est plus une simple coïncidence. » J’ai un peu modifié les détails (un grand requin blanc devient un agent de police blanc : je voulais que la rencontre entre deux personnes fasse écho à la rencontre entre le requin et le phoque) pour montrer que les événements peuvent être « purement ontologiques » seulement s’ils sont hypothétiques, seulement si nous dénuons les sujets et les objets de tout attribut.
Qu’est-il arrivé ensuite ? Un débat très chaotique. Mon exemple de la race a été perçu par le blogueur comme une accusation contre lui : « Vous choisissez cet exemple pour servir une rhétorique particulière, pour essayer de me situer comme une personne indifférente ou favorable au racisme. » D’autres réactions : « On a tellement pris l’habitude de faire des recherches superficielles et de se laisser prendre au piège des explications les plus évidentes, séduisantes ou à la mode. » Puis : « La position très tranchée qu’elle adopte dans sa réponse à [ce blogueur] – à savoir qu’il est malveillant parce qu’il fait remarquer que les fusillades existent sans recourir aussitôt à des revendications identitaires… » Et : « [Le blogueur] soutient que la chose appelée “fusillade” existe. Ce n’est pas rien, apparemment, étant donnée la controverse. Voilà à quoi revient la réaction d’Ahmed : non, vous ne pouvez pas dire que les choses existent; vous devez employer ma lorgnette politique préférée pour en parler. » Et encore : « Les gens comme Sarah [sic] auront tendance à ignorer d’autres objets et d’autres parcours, peut-être plus révélateurs, parce qu’ils ont déjà trouvé leur cause nécessaire et suffisante, grâce à leur vision politique surdéterminée. On n’aura pas appris grand-chose; on s’attendait à ce que Sarah [sic] en vienne à cette conclusion. » On pourrait commenter le caractère ardent et la nature – disons, monstrueuse – des échanges virtuels en ligne, sur les blogues et les murs. Prendre l’exemple du racisme devient : une accusation portée contre quelqu’un (l’une des techniques les plus efficaces pour ne pas parler de racisme est de traiter ce mot comme une accusation) ; un piège à la mode qui interrompt notre recherche d’explications plus complexes; une lorgnette politique qui déforme ce que nous voyons ; une conclusion tirée d’avance. Le racisme devient un mot étranger en même temps qu’un mot d’étranger : ce qui entrave la description ; un élément imposé à ce qui serait sinon une situation neutre, voire heureuse (simplement quelque chose qui arrive).
Un mur devient un système de défense. Le sexisme et le racisme sont reproduits par les techniques qui justifient la reproduction. Quand ces mots sont rejetés, nous assistons à la défense du statu quo : c’est une façon de parler, il n’y a rien de mal à ça; ce qui est mal, c’est le jugement selon lequel il y a du mal à ça. Le caractère systématique du sexisme et du racisme est occulté par le caractère systématique du sexisme et du racisme : ils sont si nombreux, les incidents qui nous accablent, dont nous ne parlons pas, que nous avons appris à taire. Nous avons appris à trancher le lien entre cet événement- ci et cet événement-là, entre cette expérience-ci et cette expérience-là. Établir un lien, par conséquent, c’est rétablir ce qui était perdu (et la perte, ici, doit se comprendre comme un processus actif); c’est produire une image différente. Des phénomènes apparemment non reliés, des choses qui semblent « arriver, tout simplement », tomber comme ça, deviennent les éléments d’un système, un système qui fonctionne. Le système fonctionne parce qu’il assure une progression sans heurts. Nous aurons besoin de gros grains de sable dans cette machine pour l’empêcher de fonctionner. Dans les mots évocateurs de Sarah Franklin2 (2015), nous devons devenir « les beaux brins dans l’engrenage ». Mais avant de pouvoir faire cela, avant de pouvoir être cela, nous devons admettre qu’il y a une machine. Et nous devons admettre qu’elle fonctionne.
Formuler des points féministes, des points antiracistes, appuyer sur des points sensibles, cela consiste à pointer des structures que beaucoup s’investissent à ne pas reconnaître. Voilà ce qu’est un mur de briques institutionnel : une structure que beaucoup s’investissent à ne pas reconnaître. Ce n’est pas seulement que beaucoup ne sont pas meurtri·es par cette structure. C’est aussi qu’ils et elles progressent grâce à la reproduction de ce qui n’est pas rendu tangible. Quand nous parlons de sexisme, quand nous parlons de racisme, nous parlons de systèmes qui soutiennent et allègent la progression de certains corps.
Le sexisme et le racisme peuvent également alléger la progression de certains corps par la façon dont le travail est distribué. Je me souviens d’une lettre de recommandation où un jeune professeur blanc était présenté comme « le prochain [nom d’un professeur] ». Je ne doute pas que de telles attentes puissent donner le sentiment d’une pression inconfortable. Mais pensez à ce que sous-entend le récit de la prochaineté : il existe une attente du prochain Untel, et quand survient un corps capable d’hériter d’un tel poste, il le reçoit. Et là : si vous êtes perçu comme le prochain Untel, on vous accordera peut- être plus de temps pour le devenir. Le sexisme et le racisme deviennent des systèmes héréditaires dans lesquels on dégage du temps aux hommes blancs pour qu’ils puissent prendre la place d’autres hommes blancs. Plus de temps pour le devenir, cela signifie plus de temps pour développer ses idées, ses réflexions, ses recherches. Un chemin s’ouvre qui permet ou facilite la progression de certains corps. Et ce chemin s’ouvre parce que d’autres doivent faire le travail moins valorisé, les tâches ménagères; le labeur nécessaire à la reproduction de leur existence, à eux. Si votre chemin n’est pas dégagé, vous pourriez vous retrouver dans le système qui dégage la voie pour les autres, à effectuer le travail dont ces autres sont dégagés. Le sexisme et le racisme permettent à certains corps d’avancer plus vite. Le sexisme et le racisme ralentissent d’autres corps ; les retiennent, les empêchent d’avancer au même rythme.

Cet extrait est tiré de l’ouvrage Vivre en féministe de Sara Ahmed, une traduction de Sophie Chisogne publiée aux Éditions de la rue Dorion. La publication de cet ouvrage est le fruit d’une collaboration avec les éditions Hors d’Atteinte, à Marseille, où l’ouvrage paraît sous le titre Vivre une vie féministe.

NOTES


a. Pour une analyse approfondie de ce problème et des exemples précis d’assimilation, par des féministes, du sexisme à un automatisme ou à une mauvaise habitude féministe, voir Sara Ahmed, « Introduction: Sexism — a Problem with a Name », New Formations, no 86 (2015), p. 5-13.↩

1. Sara Ahmed, On Being Included: Racism and Diversity in Institutional Life, Durham : Duke University Press, 2012 (ouvrage non traduit).↩

2. Sarah Franklin, « Sexism as a Means of Reproduction », New Formations, no 86 (2015), p. 14-33.↩

Tags: