APPEL DE TEXTES

«Depuis Marx, il est clair que le capital dirige et se développe au moyen du salaire, que le fondement de la société capitaliste est le travailleur salarié, qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme, et son exploitation directe. Ce qui n’a pas été clarifié par les organisations du mouvement ouvrier, et qu’elles n’ont pas même considéré, c’est que c’est justement à travers le salaire qu’est organisée l’exploitation du travailleur sans salaire. Cette exploitation a été d’autant plus réussie qu’elle a été dissimulée, mystifiée par l’absence d’un salaire. En d’autres termes, le salaire commandait autour de lui une quantité de travail bien plus considérable que celle qui apparaissait au moment de la négociation d’usine. Le travail des femmes apparaissait comme un service personnel, extérieur au capital.»


Mariarosa Dalla Costa, Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, Genève, Librairie Adversaire, 1973, p.54-55.

revue Ouvrage – mars 2021

La pandémie a rendu indéniable le fait que le foyer est un lieu de travail. D’un côté, celui-ci est devenu la salle de cours, le bureau, la salle de conférence ou le studio de milliers de salarié·e·s, d’artistes et d’étudiant·e·s. De l’autre, il est (re)devenu un espace important de reproduction sur lequel les gouvernements se sont appuyés pour assurer certaines tâches jusque-là en partie salariées : le gardiennage des enfants, l’école à la maison, le soutien psychologique, etc.

En confinant des milliers de personnes au foyer, le travail salarié s’est alors confronté à d’autres activités que les féministes comme Dalla Costa avaient depuis longtemps identifiées comme du travail, bien que non-rémunéré : « le commandement capitaliste à travers le salaire représente la contrainte, pour toute personne physiquement capable de travailler, à fonctionner sous la loi de la division du travail, et selon des modes directement ou indirectement productifs, qui tendent tous, en dernière instance, à l’expansion et à l’extension dans le temps et l’espace de la domination capitaliste »1. S’est enclenché alors tout un nouveau rapport de négociation entre les frontières du travail, domestique ou en mode télétravail, occupant désormais des espaces de temps libre et de loisirs.

Le salaire ou l’organisation du travail salarié ne régule donc pas seulement celui ou celle qui le reçoit, mais il dicte également le temps et l’usage de l’espace des autres membres du foyer. Il justifie, par exemple, que certain·e·s membres du foyer, bien souvent des femmes, toujours moins rémunérées que les hommes, prennent à leur charge davantage de travail domestique pour garantir la survie du foyer. Ce salaire a également un rôle dans la structuration du travail à l’échelle internationale, puisque l’on sait aujourd’hui que les revendications syndicales et ouvrières des travailleuses et des travailleurs du Nord Global ont accéléré certains processus de délocalisation vers le Sud Global. Devenu·e·s « collègues » avec des habitant·e·s à l’autre bout de la planète par un simple clic, les salarié·e·s du Nord, surtout lorsqu’elles et ils sont syndiqué·e·s, deviennent des prospects moins intéressants pour les employeurs de différents secteurs (informatique, recherche, traduction, service à la clientèle, etc.).

Mais il est aussi difficile d’étudier la question du salaire dans le contexte de la pandémie sans également observer les autres formes de revenus qui sont venus appuyer l’organisation de ce monde. Primes covid, prestation canadienne d’urgence (PCU), bourses d’études et de recherche bonifiées sont autant de mesures mises en place par les gouvernements pour remplacer, même temporairement, le salaire comme moyen de subsistance. Ces initiatives, tout comme les stigmas qui leur sont associés – pensons notamment à la toune de la PCU du Bye-Bye au Québec ou aux accusations de Welfare Queen aux États-Unis) – méritent d’être interrogés à l’aune des nouvelles reconfigurations du marché du travail fragmenté et précarisé.

En pandémie ou non, il ne suffit plus d’obtenir un emploi et de s’y accrocher pour terminer ses beaux-jours. L’endettement, qu’il soit en temps, en création ou en argent, devient un des outils de discipline de la mise au travail, et il débute sur les bancs d’école. En effet, l’augmentation des frais pour la formation, comme des heures de stages non rémunérées, se normalisent dans les secteurs des arts, de la culture, des communications, des soins et de l’éducation, bien avant l’obtention de la première paie. Et, en contexte de pandémie, l’endettement de bien des ménages a donné l’envie à plusieurs groupes de crier à la grève du remboursement de la dette, du loyer, et même, des hypothèques.

Dans le cadre de ce premier appel de textes, la revue Ouvrage sollicite les contributions de militant·e·s, de chercheuses et de chercheurs pour réfléchir aux questions de salaire, de revenu et de dette dans une perspective contemporaine ou historique. Quels bilans faire des luttes passées ? Comment penser les allocations d’urgence (PCU, primes covid, etc.) dans le rapport salarial ? Quels sont les rapports de la gauche avec ces nouvelles prestations ? Comment s’y prendre pour penser les « sans-salaires » dans un monde centré sur le travail ? Quelles réponses collectives donner à l’endettement généralisé ? Pour quelles fins?

1. Mariarosa Dalla Costa, Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, Genève, Librairie Adversaire, 1973, p.54-55.

L’image est une pièce intitulée Space Travelers de Deborah Griffing.

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