En grève pour un statut

Par Mostafa Henaway 
Publié le 4 octobre 2026

Ce texte est tiré du livre Travail essentiel, travailleurs jetables nouvellement publié en version française.  Partout dans le monde, la figure de l’étranger est instrumentalisée pour susciter la peur et justifier un durcissement des frontières. En même temps, une part non négligeable de l’économie mondiale repose sur le travail de personnes migrantes. En apparence contradictoire, ce système de gestion migratoire perpétue au contraire l’exploitation des pays du Sud par ceux du Nord, mais par d’autres moyens. Mettant à profit son expérience d’organisateur communautaire et ses recherches approfondies, Mostafa Henaway nous emmène aux quatre coins du globe pour démonter la mécanique de ce qui se cache derrière plusieurs enseignes bien connues. Des entrepôts d’Amazon à ceux de Dollarama en passant par les secteurs agricole, alimentaire et de la livraison, il analyse les programmes de travailleurs temporaires et les effets délétères de ce système construit pour marginaliser, exploiter et diviser. Plus qu’une analyse implacable d’un système mondial d’hyper-exploitation, Travail essentiel, travailleurs jetables est aussi le récit des liens de solidarité qui unissent les travailleuses et travailleurs migrants dans leur quête de reconnaissance. Une lecture qui déroute les préjugés. 

Hamid Sepahzad, Club of lonely

Le 1er mai 2006, Journée internationale des travailleurs, les ÉtatsUnis ont été le théâtre d’une mobilisation historique. D’abord appelé «Grand Boycottage étatsunien», l’événement s’est plutôt fait connaître sous le nom de «Journée sans immigrés», inspiré du film satyrique A Day Without a Mexican (Une journée sans Mexicains), qui rendait compte du rôle essentiel des migrants aux États-Unis. Ces derniers étaient ainsi conviés à participer à un boycottage et à une grève à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs, choisie pour souligner les intersections entre droits des travailleurs et droits des migrants. Plus d’un million de migrants et d’alliés sont descendus dans la rue un peu partout au pays, de Los Angeles à Chicago, en passant par New York et Dallas. La présence d’immigrants et de migrants sans papiers dans ce vaste mouvement a permis aux débats de passer d’une simple critique des projets de réformes en immigration à des appels à l’amnistie et à la régularisation du statut pour tous les sans-papiers.

Ces appels n’ont pas été partagés par tous les groupes partenaires du mouvement, et la Journée sans immigrés a aussi mis en évidence des intérêts de classe lorsqu’il était question de statut migratoire. Plutôt qu’une amnistie, certains recommandaient d’appuyer le programme de travailleurs étrangers proposé par le président George W. Bush ou une réforme de l’immigration conçue par des employeurs. Si les employeurs semblaient de prime abord appuyer le mouvement, certains d’entre eux craignaient que l’obtention d’un statut n’incite les travailleurs sans papiers à s’organiser et à leur présenter des revendications. Fondamentalement, la lutte pour le statut est affaire de classe sociale. En prenant part à une action d’une telle ampleur, les travailleurs migrants montraient que l’économie dépendait d’eux, pourtant considérés comme anonymes et jetables. Malgré les intersections notables entre droits des travailleurs et droits des migrants dans ce dossier, la plupart des syndicats ont gardé le silence, exception faite de ceux qui avaient déjà syndiqué des travailleurs migrants, comme le Service Employees International Union (Syndicat international des employés des services, SEIU) et de quelques sections locales. En fait, certains syndicats, dont celui des employés de casino à Las Vegas, avaient même exhorté leurs membres à ne pas participer à la Journée.

L’engagement des syndicats en faveur de la justice migratoire est assez récent. Avant les années  1990, aux États-Unis, ceux-ci étaient plutôt hostiles aux sans-papiers, qu’ils percevaient comme une menace directe à la sécurité d’emploi de leurs membres et à leur pouvoir en milieu de travail. Tant leur base que leur direction entretenaient des préjugés racistes et ne montraient guère d’intérêt à syndiquer des travailleurs sans papiers1. Leur solidarité avec les travailleurs migrants commencerait à prendre forme dans les années 1990 en raison de pressions de leur base et d’une crise interne provoquée par le déclin des adhésions. En 2000, l’AFL-CIO adopterait officiellement une nouvelle position en réclamant l’amnistie pour les sans-papiers. Néanmoins, le discours d’inclusion et de solidarité des syndicats ne se traduirait pas toujours en gestes concrets et en ressources sur le terrain. L’élan de solidarité émanerait souvent des migrants eux-mêmes, comme en témoignerait la grève de la Journée sans immigrés.

Les organisateurs de la Journée avaient clairement indiqué que leur grève pour le statut allait aussi porter sur les droits des travailleurs. «Avec l’égalité, nous obtiendrons aussi un salaire plus équitable. Et avec le respect, nous nous sentirons plus estimés en tant qu’êtres humains. Nous sommes là, j’ai un visage, j’ai un nom, et je suis là», confiait Sonia Diaz, préposée au nettoyage et organisatrice syndicale2. Les migrants sans papiers ou sans statut n’ont aucune possibilité de faire valoir leurs droits élémentaires de travailleurs. Mais à l’approche du 1er mai 2006, les migrants ont pris conscience de leur capacité à paralyser l’économie. Christine Neumann-Ortiz, de Voces de la Frontera, explique qu’ils étaient bien au fait de leur poids économique : «Je pense que les travailleurs migrants sont conscients de leur pouvoir en milieu de travail. Ils connaissent la valeur de ce qu’ils produisent3.» La question du statut était devenue le point de mire et le cri de ralliement des travailleurs sans papiers non seulement aux États-Unis, mais aussi en France, où ils ont lié les deux enjeux lors de leurs vagues de grèves de 2008 et de 2010. 

Ce chapitre tente d’expliquer en quoi la lutte des migrants sans papiers se rapporte fondamentalement aux droits des travailleurs. À certains moments, comme en 2006 et en 2017 aux États-Unis et en 2008 en France, des migrants marginalisés ont fait la démonstration de leur rôle central dans l’économie mondiale et dans la reconstruction du mouvement ouvrier. 

Vers une Journée sans immigrés 

En 2005, l’administration Bush fils a voulu satisfaire le courant anti-immigrants au sein du Parti républicain en proposant une série de réformes de l’immigration s’inscrivant dans la Loi sur la protection des frontières, la lutte contre le terrorisme et le contrôle de l’immigration illégale, laquelle renforçait le pouvoir d’expulsion de l’État et ciblait les travailleurs sans papiers. Amalgamant les discours sur la sécurité nationale et sur l’immigration, cette loi allait criminaliser toute entrée illégale aux États-Unis et faciliter l’expulsion des étrangers sans papiers ou soupçonnés de terrorisme. Opposés au projet de loi, des groupes de défense des droits des migrants ont lancé un appel à une grève générale des travailleurs sans papiers. Un tel débrayage démontrerait de façon éloquente le caractère indispensable du travail des sans-papiers pour l’économie et la société étatsuniennes. Indignées par l’association des migrants au terrorisme, diverses communautés immigrantes ont été promptes à réagir: 

Bien des gens disent que c’est une réaction contre [le représentant Jim] Sensenbrenner, mais nous n’en sommes pas à notre première mauvaise loi; nous avons eu la loi Real ID qui nous a privés de nos permis de conduire, nous avons subi de nombreuses attaques – celle-ci est évidemment très grave, mais ce n’est pas la première fois que notre communauté est attaquée. Même avec la proposition 187, nous n’avons pas atteint un tel degré de mobilisation. Ce qui s’est passé, c’est qu’on nous a attaqués et que tous ces différents secteurs se sont rassemblés de façon coordonnée en vue de mener une série d’actions et de mobilisations. Je pense que c’était un catalyseur. C’était une tempête parfaite4.

Le 25 mars 2006, de grandes manifestations se sont déroulées un peu partout aux États-Unis. La veille, 40  000  étudiants de Chicago étaient descendus dans la rue malgré les menaces des directions scolaires; l’événement avait été organisé par texto. Le 10  avril, un vaste regroupement de migrants appelé Coalition du 25-mars a vu le jour. Les organisateurs Jesse Dias et Javier Rodríguez, de Los Angeles, feraient état l’année suivante de tensions au sein du mouvement (ce qui est utile à qui veut comprendre la complexité de la naissance d’un mouvement5), mais, pour les besoins du présent chapitre, j’insisterai plutôt sur l’importance de la coalition, qui bénéficiait de l’appui du SEIU, des United Farm Workers et de plusieurs ONG. 

La Journée sans immigrés s’appuyait sur le rapport particulier des États-Unis avec le Premier mai, qui commémore le massacre de Haymarket Square, survenu dans la foulée de la violente opération de répression par la police d’une grève pour la journée de huit heures à Chicago, le 3 mai 1886. Le lendemain s’est tenu un rassemblement dénonçant la brutalité policière. Pendant l’événement, une bombe a explosé, tuant et blessant des travailleurs et des policiers. Usant d’un langage xénophobe, le gouvernement des États-Unis et la police ont attribué l’attentat à des anarchistes et à des socialistes européens, qualifiés d’« étrangers terroristes ». Sept travailleurs, dont six migrants, ont été condamnés à mort. Des travailleurs migraient alors en grand nombre aux États-Unis depuis l’Italie, l’Allemagne et l’Irlande. Et beaucoup de syndicalistes étaient des anarchistes ou des socialistes qui savaient que l’exploitation ne pourrait cesser sans l’anéantissement du système capitaliste. Des travailleurs se regroupaient de diverses façons, organisant des rassemblements où l’on débattait en plusieurs langues. Les autorités n’hésitaient pas à les qualifier de terroristes étrangers, porteurs d’idées radicales et dangereuses. Dans les années qui suivraient le massacre de Haymarket, la journée de huit heures resterait l’une des principales revendications des syndicats. En 1889, la Deuxième Internationale, qui regroupait des syndicats et des partis socialistes issus d’une vingtaine de pays, désignerait le 1er mai Journée internationale des travailleurs. Aux États-Unis, celle-ci finirait par passer dans l’ombre du Labor Day (fête du Travail), souligné en septembre depuis 1882. Une centaine d’années plus tard, ce sont à nouveau des travailleurs migrants qui reprendraient les rênes du Premier mai pour secouer l’ordre établi. 

Les organisateurs de l’édition 2006 du Premier mai réclamaient une amnistie inconditionnelle pour les 12 millions de travailleurs sans papiers que comptaient alors les États-Unis. La mobilisation a pris de l’ampleur par l’entremise de stations de radio hispaniques. «Des radios comme celles-là, il y en a des centaines aux États-Unis. […] Dès le départ, un élément clé de notre stratégie a consisté à rallier les DJ. Autour du 25 mars, ils étaient 25 à soutenir le mouvement », se souvient Javier Rodríguez6.

Le 1er mai, une vague de manifestations a balayé 70 villes des États-Unis. « Des centaines de milliers de personnes ne se sont pas rendues au travail, si bien que la ville [Los Angeles] était presque entièrement paralysée. Jamais je n’avais été témoin de quelque chose qui se rapproche autant d’une grève générale», indique la journaliste Julianne Hing7. Le débrayage a eu un impact économique stupéfiant. Certains employeurs ont même dû appuyer leurs employés. Cargill Meats, second transformateur de viandes en importance des États-Unis, n’avait d’autre choix que d’offrir une journée de congé à ses 15 000 travailleurs. Rodríguez poursuit :

[À Los Angeles], 75% de la production a été interrompue, et 90% des camionneurs rattachés aux ports de Los Angeles et de Long Beach ne sont pas allés au travail. Dans des fermes de la Californie et de l’Arizona, les fruits et légumes n’ont pas été cueillis. Un peu partout au pays, des usines de conditionnement de la viande et de transformation du poulet, des franchises de restauration rapide et d’autres entreprises ont été contraintes de fermer leurs portes8.

Les slogans scandés ce jour-là, « Yes, we can! » et « ¡Sí, se puede ! » (Oui, c’est possible) faisaient écho aux grandes grèves menées par César Chávez et les United Farm Workers dans les années 1960. Le président Bush a réagi en demandant aux migrants de rentrer au travail et de manifester en soirée. 

La Journée sans immigrés a eu des retombées indéniables: en plus de se concrétiser par une grève réussie, elle a accéléré la construction d’un mouvement à long terme. Le projet de loi de Bush a fini par être rejeté, et le Premier mai a connu une renaissance en tant que journée des travailleurs migrants à bas salaire, avec ou sans papiers. Plus qu’une étape de la lutte contre le projet de loi anti-immigration, les manifestations de 2006 ont été le catalyseur d’un mouvement plus vaste qui allait façonner les idées politiques progressistes. 

À Los Angeles, la grande mobilisation du Premier  mai était en partie attribuable à des efforts d’organisation antérieurs à la grève. Cette ville était l’un des rares endroits aux États-Unis où le taux de syndicalisation dans le secteur privé connaissait une progression régulière avant la crise financière de 2008. À partir de 2006, des travailleurs migrants ont compté parmi ces nouveaux syndiqués, notamment grâce à leurs efforts d’organisation. De nouveaux regroupements ont vu le jour, dont le National Day Laborer Organizing Network (Réseau national d’organisation des journaliers, un syndicat) et le Garment Workers Center (Centre des travailleurs du vêtement)9 . Depuis ces mobilisations historiques, des militants de Los Angeles ont développé des liens de solidarité interraciale en vue de réclamer des ententes sur les retombées locales, des programmes de formation professionnelle et la justice en matière de transport10. Les nouvelles alliances nées de la grève ont ouvert la voie à une amélioration du soutien institutionnel à la syndicalisation des travailleurs migrants ainsi qu’à une nouvelle cohorte de militants et d’organisateurs partageant une même vision et un même engagement pour la justice migratoire et pour les droits des travailleurs. En 2008 a vu le jour la Food Chain Workers Alliance (Alliance des employés de la chaîne d’approvisionnement agroalimentaire), qui représente des travailleurs des secteurs de l’agriculture, de la transformation alimentaire, de la vente au détail et de la restauration. Ses groupes membres incluent des syndicats, dont les United Food and Commercial Workers (branche étatsunienne des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce) et le SEIU, ainsi que des centres de travailleurs, dont le Restaurant Opportunities Center et The Laundry Workers Center de New York. 

En 2017, la Food Chain Workers Alliance, forte de 375 000 travailleurs, et le SEIU ont lancé un nouvel appel à la grève et à l’action pour le Premier mai. À Los Angeles, une section locale du SEIU, qui représentait 600 concierges, a relayé l’appel. «La grève ne s’attaque pas à des employeurs », expliquait alors Jonathan Rosenblum11. Il s’agissait plutôt d’une grève de solidarité visant à soutenir les communautés migrantes contre la multiplication des rafles, le discours anti-immigrants et les politiques de l’administration du président Donald Trump. Le débrayage avait une portée et une dimension politique claires, indiquait la page Facebook de l’événement, publiée par une section locale du SEIU :

Le temps est venu de RÉSISTER. De défendre tout le monde, y compris les travailleurs, les immigrants, les musulmans, les femmes, les personnes LGBTQ. De défendre notre climat, nos écoles et nos syndicats. Cet appel s’adresse à l’ensemble des travailleurs, à toutes les communautés. Venez nous rejoindre dans la rue pour une grève générale le 1er mai 201712!

La grève du 1er mai 2017 a mis en évidence le chevauchement des enjeux liés aux travailleurs migrants et aux classes sociales aux États-Unis. Des actions locales ont porté sur la question des villes sanctuaires, les rafles des services d’immigration et les conséquences des politiques de l’administration Trump. « Trump a monté la classe ouvrière étatsunienne contre les travailleurs migrants et les réfugiés. C’est pourquoi il faut s’efforcer de construire des ponts, et non des murs ou des interdictions de séjour, pour lier les luttes entre elles », écrivait l’Alliance internationale des migrants13. Parmi les slogans brandis figurait «No Ban, No Wall » (Non à l’interdiction, non au mur), qui faisait écho à l’interdiction d’entrée aux États-Unis des ressortissants de certains pays musulmans et au tristement célèbre mur de la frontière sud. Même si la mobilisation de 2017 a attiré moins de monde que celle de 2006, la grève a relancé le mouvement et montré que ce dernier jouait un rôle déterminant dans la résistance au programme raciste de Trump. Dans de petites municipalités, des travailleurs ont quitté les champs, déserté les chantiers de construction et laissé en plan leurs tâches de nettoyage. L’effet du débrayage était manifeste : un effort d’organisation populaire à long terme, ancré dans le pouvoir populaire et doté de grandes priorités, pouvait être source de changement. 

Au Québec, dans une campagne conjuguant de façon similaire les intérêts des migrants et ceux de la classe ouvrière, « Un statut pour tous et toutes » est devenu un cri de ralliement et une importante revendication de justice migratoire dès 2004. L’appel a d’abord été lancé par des migrants et leurs alliés, qui réclamaient l’octroi de la résidence permanente à l’ensemble des migrants, quelle que soit leur situation. En 2016, des syndicats ont montré qu’ils étaient au fait du lien lorsque la Coalition du 1er mai, organisatrice des activités de la Journée internationale des travailleurs, a invité le CTTI à en formuler les revendications relatives au statut, au travail précaire et au salaire minimum. Une manifestation s’est déroulée dans Côte-des-Neiges, où 2000  personnes se sont rassemblées sous une pluie battante. Ce processus a montré qu’une collaboration entre centres de travailleurs et syndicats peut influer sur les débats au sein de la gauche en vue de réinventer le mouvement ouvrier. Elle a permis aux travailleurs migrants de constater que les syndicats, qui avaient longtemps négligé leurs problèmes, pouvaient changer. Même si la manifestation du 1er mai 2016 ne s’inscrivait pas dans une grève générale, le fait que les centrales syndicales aient mis les revendications des migrants en avant marquait une étape importante dans l’élargissement de la solidarité là où ça compte. Les syndicats sont un lieu clé où contrer le discours anti-immigration, qui monte souvent les migrants et les autres travailleurs les uns contre les autres en présentant la maind’œuvre bon marché comme un obstacle aux efforts syndicaux. Depuis un certain temps, des alliances se maintiennent entre des réseaux militants et des groupes pour la justice migratoire, comme Solidarité sans frontières, Personne n’est illégal et le CTTI, en vue de porter la revendication d’un statut pour tous et toutes dans les manifestations annuelles du Premier mai. Elles apportent un soutien inestimable à la présence de migrants au cœur du mouvement ouvrier, en particulier dans un contexte où celui-ci s’élargit. Les travailleurs migrants d’autres pays concrétisent eux aussi leur pouvoir économique de façon similaire. 

Hamid Sepahzad, Life in move

Les grèves des sans-papiers à Paris 

D’avril 2008 à juin 2010, des travailleurs sans statut de France ont entrepris une série d’occupations de lieux de travail, parmi lesquels figuraient des restaurants, des agences de placement temporaire et même les bureaux d’associations patronales14. À l’apogée de la vague, on estimait que 7000 migrants y avaient pris part. Les grèves des sans-papiers, comme on les appelait, plongeaient leurs racines dans un mouvement du milieu des années  1990 en France. En mars 1996, 300 sans-papiers originaires du Sénégal, du Mali et du Bénin avaient occupé pendant quatre jours l’église Saint-Ambroise, dans le 11e  arrondissement de Paris, avant d’en être chassés par la police. Les occupations d’endroits publics et les squats s’étaient aussitôt multipliés dans la capitale française. La violence de la police, couverte par les médias, avait amené plus de 10 000 personnes à participer à une manifestation d’appui aux migrants la semaine suivante15. En 1997, le nouveau gouvernement de Lionel Jospin adopterait une politique de régularisation, laquelle serait cependant de portée limitée : des 160 000 sans-papiers admissibles, seuls 79 990 obtiendraient un statut temporaire d’un an. 

Mais diverses associations de migrants commençaient alors à s’enraciner en France, parmi lesquelles le Réseau éducation sans frontières, qui, en 2004, aiderait des personnes en situation irrégulière ayant des enfants d’âge scolaire à régulariser leur statut. En 2006, une grève a paralysé la blanchisserie Modeluxe de ChillyMazarin, où 22 travailleurs sans statut avaient été congédiés pour avoir présenté de faux papiers. Or, ceux-ci réclamaient leur régularisation depuis deux ans16. Une section locale de la Confédération générale du travail (CGT) était en communication avec eux. Son contact principal, un militant syndical d’expérience, les avait aidés à organiser leur débrayage, témoignant de l’importance d’une telle action pour la centrale syndicale. Au déclenchement de la grève, la section locale a soutenu leur demande d’indemnités de licenciement. En France, il est illégal pour un employeur d’engager des sans-papiers, mais, une fois au service d’une entreprise qui, par la suite, contrevient à une loi sur le travail, ceux-ci se voient reconnaître les mêmes droits que les autres travailleurs, y compris le droit de grève. En janvier 2007, la préfecture a donc tranché en leur faveur en finissant par régulariser leur statut. 
La CGT avait compris que la défense des droits fondamentaux des sans-papiers en tant que travailleurs impliquait également celle de leur droit à un statut permanent17. L’affaire avait créé un précédent: les sans-papiers pouvaient désormais se prévaloir de leur droit de grève pour obtenir leur régularisation. En vertu d’une nouvelle loi favorisant les migrations économiques, tout employeur ne souhaitant pas être accusé de délit pour avoir embauché des sans-papiers se devrait désormais de régulariser le statut de ses employés: 

L’article  40 de la Loi définit les conditions d’« admission exceptionnelle au séjour» des étrangers qui ne sont pas ressortissants de l’Union européenne en fonction de critères économiques, à condition qu’ils occupent des emplois touchés par une pénurie de maind’œuvre et qu’ils bénéficient du soutien d’un employeur. Cependant, les 30 métiers qui donnent accès à des permis de travail ne correspondent pas à ceux qu’exercent la vaste majorité des travailleurs en situation irrégulière qui résident en France. Étonnamment, une circulaire du 7 janvier 2008 précise que, pour «un métier et une zone géographique caractérisés par des difficultés de recrutement », les préfectures peuvent exceptionnellement délivrer des cartes de séjour aux «ressortissants des pays tiers à l’Union européenne», même si ledit métier ne figure pas sur la liste 18.

Si cette loi imposait aux employeurs le fardeau d’aller à la préfecture, elle offrait aussi aux travailleurs sans statut une avenue pour leur régularisation, laquelle n’avait jamais été explorée. Inspirées par celle des employés de Modeluxe, des grèves secoueraient bientôt la région parisienne. 

Le 13  février  2008, le luxueux restaurant La Grande Armée, situé dans l’avenue parisienne du même nom, à proximité des Champs-Élysées, est devenu la cible suivante : neuf cuisiniers sans papiers ont débrayé pour dénoncer des mises à pied, et des sympathisants de la CGT sont venus les appuyer. Selon Mamadou, au service du restaurant depuis neuf  ans, les employés devaient travailler dix  heures sans pause, n’étaient pas rémunérés pour leurs heures supplémentaires et n’avaient pas droit à des congés de maladie. Après six jours d’une grève qui avait pris l’employeur de court, les cuisiniers ont réussi à obtenir une régularisation de leur statut. Ce résultat a renforcé la confiance des travailleurs sans papiers en vue d’organiser et de lancer un vaste mouvement. Le 15  avril  2008, une première vague de grèves balayait Paris alors que 300 travailleurs sans papiers occupaient 18 sites, dont des restaurants et des chantiers de construction. Le mouvement a fait les manchettes partout en France. Deux associations patronales, soit le Syndicat national des hôteliers, restaurateurs, cafetiers et traiteurs (SYNHORCAT) et l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH), ont alors réclamé la régularisation du statut de 50 000 travailleurs. Peu disposé à céder sous la pression, le ministère de l’Immigration n’a pas voulu accorder d’amnistie générale et a exigé que chaque dossier soit traité individuellement. Dans un deuxième temps, le mouvement a pris de l’ampleur avec une grève à laquelle ont participé 6800 travailleurs. À la fin de l’année 2008, près de 3000 sans-papiers avaient vu leur statut régularisé19. La loi ne s’appliquait cependant qu’aux migrants occupant des emplois permanents à temps plein, alors que l’emploi occasionnel était la réalité de nombreux sans-papiers, qui n’avaient donc pas accès à la régularisation par ce moyen. 

Des sans-papiers ont su exercer des moyens de pression dans leur lutte pour l’obtention d’un statut, tout en permettant aux syndicats d’y jouer un rôle déterminant, explique Marcus Kahmann : 

C’est dans l’interaction entre la migration irrégulière, phénomène de masse de plus en plus persistant dû aux politiques migratoires restrictives, et les occasions incertaines qu’elle offre aux travailleurs qu’émergent de nouvelles possibilités, pour les syndicats et les autres organisations ouvrières, d’agir en tant que «mouvement pour les droits des immigrants» 18.

Cet exemple où des syndicats s’attaquent au racisme et aux politiques migratoires montre que les migrants en situation irrégulière sont partie intégrante de l’économie. En s’organisant, les travailleurs sans papiers ont brisé le mur du silence et posé de réelles questions à la gauche sur son rapport aux travailleurs migrants et à leurs communautés. 

Bien que le mouvement pour la justice migratoire et les syndicats aient longtemps entretenu des relations difficiles, la réclamation d’une régularisation générale du statut des sans-papiers laisse présager un renouveau du syndicalisme. Les travailleurs migrants ont démontré qu’ils font partie de la classe ouvrière et portent des revendications ouvrières, même si celles-ci ne sont pas directement liées au syndicalisme. 

Ce texte est extrait du livre Travail essentiel, travailleurs jetables, publié aux éditions Écosociétés (2026). Les illustrations sont tirées de l’œuvre de Hamid Sepahzad. 

NOTES


1. Els de Graauw, Shannon Gleeson et Xóchitl Bada, «Local Context and Labour Community Immigrant Rights Coalitions : A Comparison of San Francisco, Chicago and Houston», Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 46, no  4, 2020, p. 728-746.↩

2. Paul Ortiz, «How the Biggest General Strike in American History Revived
the US Working Class on May Day», Beacon Broadside, 1er mai 2018.↩

3. Dan DiMaggio et Sonia Singh, «Tens of Thousands Strike on Day Without Immigrants», Labor Notes, 23 février 2017.↩

4. Matt A. Barreto (dir.), «Mobilization, Participation, and Solidaridad: Latino Participation in the 2006 Immigration Protest Rallies», Urban Affairs Review, vol. 44, no  5, 2009, p. 746. ↩

5. Voir Jesse Dias et Javier Rodríguez, «Undocumented in America », New Left Review, no 47, septembre-octobre 2007.↩

6. Ibid.↩

7. Julianne Hing, «Monday’s May Day Marches Could Be the Biggest in Years», The Nation, 28 avril 2017.↩

8. Jesse Diaz et Javier Rodríguez, «Undocumented in America », op. cit.↩

9. Manuel Pastor, «How Immigrant Activists Changed L.A.», Dissent Magazine, hiver 2015.↩

10. Ruth Milkman, LA Story : Immigrant Workers and the Future of the US Labor Movement, New York, Russell Sage Foundation, 2006.↩

11. Jonathan Rosenblum, «Momentum Builds for May Day Strikes», Labor Notes, 23 mars 2017. ↩

12. Service Employees International Union – United Service Workers West, «General Strike : Shut It Down», événement Facebook, 1er mai 2017. ↩

13. Jennifer Medina et Viviana Yee, «On May Day, Protesters Take to the Streets,
Nationwide», The New York Times, 1er mai 2017.↩

14. Marcus Kahmann, «When the Strike Encounters the Sans Papiers Movement: The Discovery of a Workers’ Repertoire of Actions for Irregular Migrant Protest in France », Transfer: European Review of Labour and Research, vol. 21, no  4, 2015.↩

15. Jane Freedman, «The French “Sans-Papiers” Movement: An Unfinished Struggle», dans Wendy Pojmann (dir.), Migration and Activism in Europe since 1945, New York, Palgrave Macmillan, 2008, p. 83.↩

16. Marion Quintin, The CGT Campaign Supporting the «Sans-Papiers», Ithaca (NY), School of Industrial and Labor Relations (ILR), Cornell University, 2009. ↩

17. Marcus Kahmann, «When the Strike Encounters the Sans Papiers Movement», op. cit., p. 416. ↩

18. Ibid., p. 421 ; République française, Loi n° 2007-1631 du 20 novembre 2007 relative à la maîtrise de l’immigration, à l’intégration et à l’asile ; République française, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, Circulaire no IMI/N/08/00012/C, 7 janvier 2008. ↩

19. Marion Quintin, The CGT Campaign Supporting the «Sans-Papiers», op. cit.↩

20. Marcus Kahmann, «When the Strike Encounters the Sans Papiers Movement», op. cit., p. 427.↩