Production et reproduction: l’apparente antithèse du mode de production capitaliste

Par LEOPOLDINA FORTUNATI
Publié le 14 novembre 2022

En 1981, Leopoldina Fortunati publie le livre « L’Arcane de la reproduction: femmes au foyer, prostituées, ouvriers et capital » qui vient enfin d’être traduit en français aux éditions Entremonde. Nous publions ici le premier chapitre. L’ouvrage de Fortunati est une hérésie, en ce sens que la théoricienne s’autorise à manipuler les catégories marxiennes sans dogmatisme afin d’exposer toute la complexité du travail reproductif. Dans le premier chapitre, Fortunati pose les bases de son argumentaire contre la thèse du travail reproductif en tant qu’activité improductive. Pour se faire, elle décortique méthodiquement les théories marxistes de la valeur.

« Aux anti­po­des des appro­ches libé­ra­les et de la gauche mas­cu­line, Fortunati appuie la lutte contre le tra­vail, à partir du tra­vail domes­ti­que et du tra­vail du sexe, pour la des­truc­tion défi­ni­tive du tra­vail.» -VS.

Commençons notre analyse de la reproduction en examinant le pas­sage des modes de production précapitalistes au mode de production capitaliste. Ce passage est crucial non seulement pour comprendre quel est le destin de la reproduction dans ce nouveau mode de pro­duction – qui est l’objet privilégié de notre analyse –, mais aussi, en dernière instance, pour comprendre comment s’articule réellement le cycle complet de la production capitaliste. Tout d’abord, ce passage se caractérise par le fait que, dans le capitalisme, le but de l’économie se différencie radicalement de celui qui distingue les formes de pro­duction précédentes. Si, dans celles-ci, le but de l’économie est « la production de valeurs d’usage », la « reproduction de l’individu dans les rapports déterminés qu’il a avec sa commune et où il forme la base de celle-ci 1
, avec le capitalisme ce but devient la production de valeurs d’échange, la création de valeur pour la valeur. C’est-à-dire que « c’est la production qui apparaît comme la finalité de l’homme, et la richesse comme finalité de la production 2, de sorte que ce n’est plus la reproduction de l’individu, mais « le malheur de la société » qui se révèle être « le but de l’économie nationale 3.

Évidemment, ce bouleversement du but économique a des conséquences précises tant sur les présupposés et les conditions d’exis­tence du capital que sur la reproduction.

En premier lieu, cela signifie que c’est la marchandise, la valeur d’échange, qui prend le dessus sur l’individu en tant que valeur d’usage. Et ce, bien que l’individu soit la seule source capable de créer de la va­leur. En réalité, c’est même précisément pour cette raison. Car ce n’est qu’en définissant l’individu comme non-valeur, comme pure valeur d’usage, que le capital peut faire de sa capacité de travail une valeur d’échange, une marchandise. Ce n’est qu’en le dévalorisant, en le ré­duisant à une non-valeur, que le capital parvient à l’obliger à se définir comme force de travail, à vendre sa capacité de travail pour en obtenir une valeur d’échange. Mais la dévalorisation du travailleur libre n’est pas seulement un effet du nouveau mode de production. Elle en est également le présupposé et la condition d’existence, puisque le capital ne peut subsister, il ne peut devenir un rapport social, s’il n’a pas face à lui un individu privé de toute valeur et donc obligé de lui vendre la seule marchandise qui lui appartient : sa force de travail.

La deuxième conséquence est que la reproduction est séparée de la production. Dans les modes de production précapitalistes, l’unité qui existait entre la production des valeurs d’usage et la reproduction de l’individu – car la production n’était pas une production de valeurs d’usage pour la valeur d’échange – disparaît complètement avec le capitalisme. Le processus général de production des marchandises se présente désormais comme séparé, par la ligne de la valeur, du processus de reproduction et s’oppose même à ce dernier : tandis que le premier se présente comme création de valeur, le second apparaît comme création de non-valeur. La production de marchandises se pose comme le lieu par excellence de la production capitaliste, et les lois qui la régissent comme les lois qui caractérisent la production capitaliste elle-même. En revanche, la reproduction, qui est devenue avec le capitalisme création de « non-valeur » – conséquemment à la dévalorisation de l’individu –, se pose comme le lieu de la production « naturelle ». Dans la production, le travail est un travail salarié, il est réalisé à l’usine, la structure capitaliste par excellence ; son organi­sation comporte notamment le développement de la coopération et de la division du travail, ainsi que le développement de la tech­nologie. Dans la reproduction, le travail n’est pas un travail salarié, il est réalisé dans le foyer, une structure organisée de manière très différente, et même opposée, à celle de l’usine ; son organisation ne requiert ni développement de la coopération, ni celui de la division du travail et ne nécessite qu’un développement limité de la technologie.

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Autrement dit, la reproduction est régie par des lois très différentes, voire opposées, à celles qui régissent la production. La reproduction apparaît même ainsi comme l’image spéculaire, la photographie inver­sée de la production.

Cette différence entre production et reproduction a été interpré­tée différemment. Si pour certains la reproduction souffrirait d’une insuffisance de développement – il y aurait ainsi une certaine perma­nence dans ce secteur d’importants vestiges précapitalistes –, pour d’autres elle serait même un mode de production indépendant – qui en ferait un monde non capitaliste au coeur du capital –, tandis que pour d’autres encore elle serait une production naturelle tout en étant de plus en plus incorporée dans le cycle global du capital, ou du moins de plus en plus organisée dans un cadre de compatibilité capitaliste qui respecte les normes de production. Les contradictions produites par de telles lectures sont nombreuses : la plus importante est celle selon laquelle la reproduction serait une production de non-valeur tout en étant un secteur de production de marchandises (la force de travail). Mais laissons pour l’instant de côté ces contradictions et demandons-nous plutôt : que signifie cette séparation fondée sur la valeur entre production et reproduction ? Cela signifie-t-il réellement que cette séparation livre la reproduction au monde de la non-valeur, qu’elle n’est pas affectée par les lois du nouveau mode de production ? À notre avis, non. Cette séparation concerne le niveau formel, et non pas le niveau réel. Notre première thèse est que bien que la reproduc­tion apparaisse comme création de non-valeur, comme production « naturelle », elle fonctionne en réalité, comme nous le démontrerons par la suite, comme création de valeur, comme partie intégrante et cru­ciale du cycle capitaliste. Leur différence réside dans le fait que si la production est et apparaît comme création de valeur, la reproduction est création de valeur, mais apparaît comme son contraire. En dépit de l’apparente séparation entre production et reproduction, le mode de production capitaliste est, dans les deux cas, processus de valorisation. Comme nous le verrons ensuite, la production et la reproduction sont même indissociablement liées et interdépendantes, car la première est le présupposé et la condition d’existence de la seconde. Par rapport à la production, donc, la reproduction fonctionne de manière beaucoup plus complexe. Alors que la première est posée pour ce qu’elle est, à savoir la « production de marchandises », la seconde est posée comme reproduction d’individus, de non-valeur, car elle reproduit une forme très particulière de marchandises, la force de travail. Comme nous le verrons par la suite, cette plus grande complexité affecte tous ses éléments. Alors que le travail de production est posé comme travail de production de marchandises, comme travail salarié, le travail de reproduction est posé comme force naturelle du travail social, il appa­raît comme prestation de services personnels, alors qu’il est travail de reproduction de la force de travail non directement salarié. En outre, dans la production, l’échange entre l’ouvrier et le capital est double, dans la mesure où sur le plan formel, il apparaît comme un échange d’équivalents entre égaux, alors que sur le plan réel, il est un échange de non équivalents entre inégaux. Dans la reproduction, cet échange a lieu, quant à lui, sur trois plans différents. Comme dans la production, il est un échange de non équivalents entre inégaux, mais même sur le plan formel il n’apparaît pas comme un échange organisé de manière capitaliste. En ce qui concerne les sujets, alors que cet échange semble avoir lieu entre l’ouvrier et la femme, il a en réalité lieu entre le capital et la femme, par l’intermédiaire de l’ouvrier. En ce qui concerne les objets, alors qu’ils apparaissent comme le travail de reproduction d’un côté et le salaire de l’autre, ils sont en réalité la force de travail et l’argent qui fonctionne comme capital.

Cette extrême complexité de l’organisation de la reproduction, qui s’accompagne d’une orchestration idéologique bien plus articulée et vaste que celle de la production, a grandement contribué à affaiblir les possibilités de lutte dans ce secteur. Et pas seulement ça. Mais tandis que dans la production les luttes ouvrières ont rapidement démystifié le plan formel, c’est-à-dire celui d’une prétendue égalité de l’échange entre les ouvriers et le capital, et ont ainsi rendu parti­culièrement évident le plan réel de l’exploitation, sur le terrain de la reproduction, les luttes des femmes ont eu davantage de difficultés à dévoiler les mécanismes de l’exploitation, précisément à cause de cette complexité spécifique du rapport des femmes avec le capital.

Or, si sur le plan réel, la reproduction fait partie intégrante du processus capitaliste de production, autrement dit si la séparation basée sur la valeur entre production et reproduction n’empêche pas, sur le plan réel, que chacune produise de la plus-value, comment fonctionne en réalité le capital ? Notre deuxième thèse est que le mode de production capitaliste se caractérise, formellement, par un double caractère – production/valeur, reproduction/non-valeur – mais que sur le plan réel, il fonctionne tout au long du cycle de production (reproduction comprise) comme création de valeur. Autrement dit, le capitalisme fonctionne de façon double sur le plan formel : avec certaines lois dans le cycle de la production et avec d’autres dans celui de la reproduction, bien qu’il n’ait qu’un seul caractère sur le plan réel. Le fait qu’il adopte un double caractère sur le plan formel est même la condition qui lui permet, en réalité, de fonctionner de manière unitaire, avec une logique unique, dans la même direction et avec le même but. C’est la condition qui lui permet d’utiliser à la fois la production et la reproduction comme deux versants du processus de valorisation, d’exploiter l’ouvrier et la femme pour créer de la valeur.

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Le fonctionnement du capital ne peut être compris que si l’on part de l’hypothèse de sa dualité. Il fonctionne dans la production et dans la reproduction comme valeur pour la valeur, en conférant à chaque élément un double caractère. Cette dualité « valeur/non-valeur » investit tout le terrain de la reproduction, à commencer par l’individu. Elle ne concerne donc pas seulement le travail de pro­duction des marchandises, comme le découvre Marx, mais aussi le travail de reproduction, dans ce cas en tant que marchandise et force naturelle du travail social. Et c’est justement le fait de faire apparaître la reproduction comme non-valeur qui permet en réalité de faire fonctionner non seulement la production, mais aussi la reproduction elle-même, comme production de valeur.

Cette dualité, on l’a dit, est actionnée par le capital en fonction de la valeur. Plus précisément, non seulement parce que c’est l’élé­ment qui permet au mode de production capitaliste d’exister et de fonctionner, mais aussi parce qu’elle lui permet de fonctionner de manière bien plus productive que les modes de production précédents.

Ce qui rend le capitalisme bien plus productif n’est pas uniquement l’allongement de la journée de travail jusqu’aux limites de l’endu­rance humaine dans le processus de production, mais aussi le fait de poser la reproduction comme production naturelle. Non seulement parce qu’il exploite ainsi deux travailleurs avec un seul salaire, mais aussi parce qu’il décharge sur la force de travail tous les coûts de la reproduction. Dès lors, il ressort clairement que l’analyse marxienne du cycle de la production capitaliste ne décrit, en réalité, que la pro­duction des marchandises et qu’elle n’est pas applicable comme telle à la reproduction, puisque le fonctionnement de cette dernière est bien différent de celui de la production. La compréhension de l’ensemble du cycle de la production capitaliste n’est possible qu’en analysant la reproduction. Mais avec quels instruments ? Est-il possible de mener cette analyse en la fondant sur le corpus marxien ? À notre avis oui, si l’on est évidemment disposé à utiliser les catégories marxiennes sans dogmatisme et avec les armes de la critique féministe.

Donc, notre première thèse – comme nous l’avons dit – est que la reproduction est en réalité une production de valeur, le processus capitaliste de production de la marchandise force de travail, bien qu’elle apparaisse comme une création de non-valeur, comme un processus « naturel ».

Le caractère double de la reproduction est, de toute évidence, lié au sort qui a été réservé à l’individu lors du passage des modes de production précapitalistes au mode de production capi­taliste. Alors que comme esclave ou serf, c’est-à-dire comme propriété du maître ou du seigneur féodal, l’individu avait une valeur déter­minée, comme travailleur libre l’individu en soi n’a aucune valeur ; seule sa force de travail a de la valeur. L’autre face de sa « liberté » est sa dévalorisation totale. Dès lors, la reproduction de l’individu ne peut pas être considérée comme le but économique du mode de production capitaliste. Elle ne peut pas non plus relever de la sphère des rapports sociaux immédiatement régulés par la valeur d’échange. Que cette sphère ne puisse comporter l’échange de travail de repro­duction et capital, et qu’un tel travail ne puisse donc pas directement faire partie d’un rapport de travail salarié, est même un présupposé et une condition d’existence du capital et du travail libre en général. Il ne peut y avoir de développement des rapports sociaux de production médiés par la valeur d’échange, s’il n’y a pas de développement cor­respondant des rapports sociaux de reproduction des individus non médiés par l’échange avec le capital. La reproduction doit s’opposer à la production des marchandises, en apparaissant comme repro­duction des individus et donc comme création de non-valeur. Plus précisément, elle doit apparaître comme un processus « naturel » et le travail de reproduction comme force naturelle du travail social qui ne coûte rien au capital.

Cependant, une marchandise qui a une valeur d’échange existe dans l’individu, la force de travail comme capacité de production. De sorte qu’il est considéré aussi comme valeur, quoique seulement au moment où il échange cette marchandise avec le capital. La limitation temporelle de l’attribution d’une valeur à l’individu dérive du fait que « pour le capital, ce n’est pas le travailleur qui est une condition de production, mais seulement le travail », que c’est du travail, et non du travailleur, que le capital s’approprie, et ce non « pas directement mais par la médiation de l’échange 4.

Lorsqu’il est face au capital,  c’est donc le travail qui a une valeur, une « pure valeur d’usage, que son pro­priétaire offre lui-même comme marchandise contre le capital, c.-à-d. contre sa valeur d’échange 5.

La contradiction spécifique de cette coexistence de valeur et de non-valeur chez l’individu doit être saisie dans le fait qu’en lui, un caractère s’oppose à l’autre sans solution phy­sique de continuité. Le capital oppose l’individu comme non-valeur à lui-même comme marchandise force de travail, capacité de pro­duction des marchandises, et donc comme valeur, valeur d’échange. C’est une opposition qui se manifeste entre l’individu par rapport à sa reproduction et l’individu par rapport à la production des marchandises. Alors que l’individu n’a aucune valeur comme objet-sujet du travail de reproduction, il a en revanche une valeur déterminée comme sujet du travail de production. Dès lors, puisqu’avec le capitalisme l’individu n’existe en tant que valeur, sujet du travail de production, que dans la mesure où il existe comme non-valeur, sujet-objet du travail de repro­duction, et, inversement, puisque c’est en tant que pure valeur d’usage qu’il existe comme producteur de marchandises, ainsi, la reproduc­tion des individus implique nécessairement la reproduction de la force de travail qui existe en lui. Cela signifie que les individus sont obligés de se reproduire uniquement en tant que forces de travail. Ainsi, puisque pour l’individu cela signifie se reproduire comme valeur, sa reproduction implique une création de valeur. Mais par rapport à qui ?

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L’individu ne peut créer de valeur pour lui-même, étant donné que, par rapport à sa force de travail comme capacité de production, il ne peut se poser qu’en relation avec sa valeur d’échange, et non avec sa valeur d’usage. D’autre part, lorsqu’il la vend, il ne peut opposer cette force de travail au capital comme produit de son travail de reproduction, comme valeur, car autrement il opposerait au capital sa personne en tant que valeur. En d’autres termes, il se poserait lui-même, en tant que travailleur libre, comme condition de la production, alors que pour le capital, seul le travail est condition de la production et non le travailleur. L’individu ne peut opposer sa capacité de production que comme pure valeur d’usage que le capital achète en échange d’un salaire. En l’achetant, le capital s’approprie cette valeur d’usage pour son auto-valorisation. Et il s’en approprie, non pas par la médiation d’un échange direct avec l’individu, puisque, comme nous l’avons vu, si cet échange avait lieu, l’individu aurait une valeur en soi. Mais il s’en approprie de façon encore plus médiate, car de manière indirecte, à travers l’échange avec l’individu comme capacité de production. C’est donc pour le capital que l’individu crée de la valeur. L’appropria­tion de cette valeur par le capital a lieu de manière indirecte, car c’est l’individu lui-même qui s’en auto-exproprie. De quelle façon ? Dans un premier temps, cette valeur lui appartient formellement, en tant que propriétaire de sa force de travail comme capacité de production. Mais, comme l’individu peut seulement la vendre au capital comme valeur d’usage, dans un deuxième temps, c’est-à-dire à chaque fois qu’il la vend, il s’exproprie du produit même du travail de reproduc­tion, de la valeur de sa force de travail comme capacité de production. Par conséquent, la condition d’existence de la force de travail comme capacité de production, et donc du capital, est que la force de travail puisse avoir une valeur d’échange, uniquement dans la mesure où l’individu la reproduit comme non-valeur, uniquement dans la mesure où la création de valeur dans le processus de reproduction apparaît comme une création de non-valeur.

Tel est donc le caractère double de la reproduction dans le capitalisme : elle apparaît bien comme création de non-valeur, mais seulement pour l’individu, et non pour le capital pour qui elle est, en réalité, uniquement création de valeur. Autrement dit, le capital ne peut se valoriser qu’en définissant le processus de reproduction comme processus « naturel » et, par conséquent, le travail de repro­duction comme force naturelle du travail social qui ne lui coûte rien. C’est uniquement en faisant s’opposer, dans l’individu, la capacité de reproduction comme pure valeur d’usage et la capacité de production comme valeur d’échange, que le capital parvient en même temps à s’opposer à celle-ci comme valeur d’usage et à dévaloriser l’individu.

Le caractère double de l’individu capitaliste se révèle dans la coexistence, en lui, de la force de travail comme capacité de production et de la force de travail comme capacité de reproduction.

Il n’y a donc pas de coïncidence, comme l’affirme Marx, entre la force de travail et la capacité de production des marchandises. Il y a ainsi plutôt deux faces de la force de travail qui s’opposent : la capacité de production des marchandises et la capacité de reproduction des individus en tant que force de travail. Séparées l’une de l’autre par la valeur, la première s’oppose au capital comme marchandise, comme valeur d’échange, la seconde comme non-marchandise, comme pure valeur d’usage, comme force naturelle du travail social. Ainsi, la dualité du mode de production capitaliste affecte également la force de travail. Et ce n’est pas tout : elle affecte aussi la force de travail comme capa­cité de reproduction. Car si cette dernière se présente, d’un côté, par rapport au capital, comme force naturelle du travail social, de l’autre, par rapport à la force de travail comme capacité de production – et donc comme valeur d’échange –, elle se présente en revanche comme marchandise. Et elle ne peut d’ailleurs même se présenter comme marchandise, comme valeur d’échange par rapport à la force de travail comme capacité de production, que dans la mesure où elle apparaît comme non-valeur par rapport au capital. La condition d’existence de la production basée sur la valeur d’échange est donc que l’échange entre le travail objectivé en tant que valeur d’échange et le travail vivant de reproduction des individus comme marchandise force de travail, en tant que valeur d’usage, n’ait pas lieu sous une forme médiée comme il a lieu entre l’ouvrier et le capital. Autrement dit, les objets de cet échange, c’est-à-dire le travail de reproduction et le capital variable, ne peuvent pas apparaître comme des valeurs d’échange, sinon la force de travail comme capacité de reproduction aurait alors précisément une valeur d’échange. « D’autre part – précise Marx – la condition de la valeur d’échange c’est qu’on la mesure par du temps de travail, et donc que ce soit le travail vivant – et non sa valeur – qui soit la mesure des valeurs 6.

Évidemment, dans ce contexte, les conditions objectives du travail de production se présentent séparément de celles du travail de reproduction.

L’identité et la coïncidence, qui existaient dans les modes de production précapitalistes entre le travailleur et les conditions objec­tives du travail de reproduction des individus, disparaissent complè­tement avec le capitalisme. Les conditions objectives du travail de production s’opposent aux travailleurs libres sous la forme de capital, celles du travail de reproduction sous la forme de capital variable. Elles s’opposent néanmoins aux travailleurs libres de la même façon, bien que sous une forme différente. De même que dans le processus de production, « le côté qui se présente comme capital doit nécessai­rement être en possession de matières premières, d’instruments de travail et de moyens de subsistance, afin que le travailleur puisse vivre pendant la production, avant que la production ne soit achevée 7 dans le processus de reproduction, le côté qui se présente comme capital variable doit pouvoir acheter les matières premières, les instruments de travail et les moyens de subsistance, afin que la force de travail puisse vivre pendant la production, c’est-à-dire avant que la production ne soit achevée. Mais le plus important est que le capital est valorisé simultanément sur deux fronts : celui de la reproduction et celui de la production, des fronts qui se présentent donc comme les deux versants de son processus de valorisation. Cette double face du processus de valorisation du capital, sur laquelle nous reviendrons, est déterminée par la double face de la valeur de la force de travail qui, comme nous l’avons vu, se présente comme sujet créateur sur ces deux versants de la production. La force de travail est donc bien la marchandise la plus précieuse pour le capital non seulement parce qu’elle est la seule marchandise capable de créer de la valeur dans le processus de production, mais aussi parce qu’elle se reproduit comme valeur dans le processus de reproduction.

Nous avons examiné la séparation, fondée sur la valeur, entre la force de travail comme capacité de production et la force de travail comme capacité de reproduction. Nous devons à présent considérer un autre aspect de cette séparation : sa connotation sexuelle, c’est-à-dire le fait que la capacité de production se développe essentiellement chez le travailleur et que celle de reproduction se développe essentiellement chez la travailleuse. En effet, d’une part, la libération de la force de travail implique pour le travailleur que la propriété de la capacité de production s’accompagne de l’expropriation de sa force de travail comme capacité de reproduction. Autrement dit, la force de travail masculine est fondamentalement aliénée par la condition objective de sa propre reproduction, constituée par la force de travail comme capacité de reproduction. D’autre part, la libération de la force de travail implique pour la travailleuse que la propriété de la capacité de reproduction s’accompagne de la propriété de la capacité de produc­tion, mais avec l’obligation de vendre d’abord sa capacité de reproduc­tion, et seulement ensuite sa capacité de production. Il y a donc une différence précise entre le destin de l’ouvrier et celui de la femme : tandis que pour le premier, la propriété de la force de travail implique, fondamentalement, sa « libération » (cette fois dans son sens littéral) du travail de reproduction de soi, pour la femme, la propriété de la force de travail comme capacité de reproduction ne la libère pas du travail de production.

Pour se reproduire, le travailleur libre doit alors s’opposer, d’une part, « aux conditions objectives de la production en tant qu’elles sont sa non-propriété, propriété d’autrui, valeur pour soi, capi­tal 8 de l’autre, il doit s’opposer à la condition objective de sa propre reproduction, c’est-à-dire à la force de travail en tant que capacité de reproduction, en tant que non-propriété, propriété d’autrui, mais qui n’est pas valeur pour soi – car comme force naturelle du travail social, celle-ci n’a aucune valeur – mais valeur en soi. Au contraire, la travailleuse libre, d’une part, en tant que capacité de production, s’oppose, comme le travailleur libre, « aux conditions objectives de la production en tant qu’elles sont sa non-propriété, propriété d’autrui, valeur pour soi, capital 9.

De l’autre, comme capacité de reproduction, elle s’oppose aux conditions objectives de la reproduction elle-même, non pas comme capital, mais comme valeur en tant que capital variable, valeur de la force de travail comme capacité de production. Il s’ensuit que, tandis que le travailleur libre doit nécessairement s’opposer à la capacité de reproduction comme propriété d’autrui, la travailleuse libre en revanche ne doit pas nécessairement s’opposer à la force de travail comme capacité de production, car, comme nous l’avons vu, elle n’est pas expropriée d’une telle capacité. Comme non-valeur, elle peut s’opposer au capital variable comme valeur de sa propre capacité de production et de celle d’autrui. Autrement dit, pour se reproduire, la femme peut échanger sa force de travail comme capacité de reproduction contre le salaire masculin, ou bien contre son propre salaire, si elle travaille aussi dans la production des mar­chandises.

Mais, en réalité, cette opposition de la femme au capital variable dans sa double qualité n’est jamais posée, d’un point de vue général, comme alternative, mais plutôt de façon simultanée. Ainsi, pour se reproduire, la femme prolétaire est toujours obligée, sur le plan général, d’échanger sa capacité de reproduction à la fois contre son propre salaire et contre celui de l’homme. Le salaire masculin n’a que rarement permis à la femme de se passer d’un deuxième travail.

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Même lorsqu’elle est salariée, la femme est obligée d’échanger avec l’ouvrier fondamentalement pour deux raisons : d’abord parce qu’en général, le salaire extrêmement faible qu’elle perçoit ne lui permet pas de se reproduire indépendamment de l’homme ; ensuite parce que la possibilité pour la femme de se reproduire dépend des modalités de cet échange. Par exemple, pour avoir un rapport « senti­mental » avec un homme, la femme doit être prête à réaliser le travail domestique pour lui.

Ainsi, historiquement, le processus de « libération » de la force de travail n’affecte pas l’homme et la femme de façon homogène. Ce processus est bien plus complexe que ce qu’envisageait Marx qui, même dans son analyse historique, a limité ses considérations aux vicissitudes de la force de travail comme capacité de production, et donc aux vicissitudes de la classe ouvrière masculine. Il s’agit d’un pro­cessus qui se base sur le sexe et qui comporte différents parcours de « libération » du travailleur selon qu’il est homme ou femme. L’homme passe de la condition de serf à celle d’ouvrier salarié : sa libération des liens féodaux devient aussi expropriation de toute propriété à l’exception de sa force de travail comme capacité de production des marchandises. L’autre face de sa libération est l’obligation de vendre cette marchandise, de se soumettre au rapport de travail salarié. La femme a un destin plus complexe : de la condition de serve, elle passe principalement à celle d’ouvrière non directement salariée. Elle aussi est expropriée des rares propriétés qu’elle avait – évidemment, bien moins consistantes que celles de l’homme – hormis sa force de travail, cette fois dans ses deux faces : reproductive et productive. L’autre face de la libération de la femme est l’obligation de vendre ces deux marchandises, de se soumettre au rapport de travail non directement salarié et au rapport de travail salarié.

Mais le passage fondamental du processus de libération de la femme n’est pas celui de serve, « accessoire de la terre », à ouvrière salariée, mais le passage qui la fait devenir une force naturelle du travail social. La libération de la femme est donc bien plus limitée que celle de l’homme. En outre, le fait d’avoir subi une libération dis­criminatoire comme capacité de reproduction a également fortement influencé, de manière négative, son processus de libération en tant que capacité de production. Sans en dire davantage ici, il suffit de penser aux emplois réservés aux femmes et aux salaires discrimina­toires qu’elles perçoivent.

La complexité de la reproduction a évidemment des répercus­sions sur l’ensemble du mode de production capitaliste. Son fonction­nement, mais aussi celui de toute la production capitaliste, est bien plus complexe que ce que Marx lui-même avait saisi. De nombreuses catégories marxiennes doivent donc être reconsidérées à partir du concept même de capital.

Par exemple, il ressort clairement de ce que nous venons de voir que : 1) dans le mode de production capitaliste, l’échange de travail contre du travail devient non seulement un échange de travail salarié et de capital, mais aussi un échange de capital variable et de travail de reproduction non directement salarié ; 2) le premier échange ne peut avoir lieu sans le second et vice-versa.

La nécessité du second échange, tout aussi fondamentale que le premier, est déterminée par le capital de manière générale, tant pour le travailleur libre que pour la travailleuse libre. Tandis que pour le premier, cette nécessité se base sur l’expropriation de sa force de travail comme capacité de reproduction, pour la travailleuse, elle se fonde sur la coexistence des deux capacités de travail. Autrement dit, elle se base, d’une part, sur le fait que la valeur de la force de travail féminine comme capacité de production se présente généralement comme insuffisante pour que la femme, comme non-valeur, puisse s’opposer à la valeur d’échange exclusivement comme à sa possession. (Le salaire féminin se présente comme auxiliaire du salaire masculin.) D’autre part, elle se base sur le fait que le capital, comme valeur en soi, comme propriété des conditions objectives de la production, s’oppose à la femme, en tant que force de travail capable de produire des marchandises, d’une manière considérablement plus faible que la manière dont il s’oppose à l’homme.L’achat de la force de travail féminine comme capacité de pro­duction est régulé par le capital de façon à s’assurer la primauté de l’achat, de la part du travailleur libre, de la force de travail féminine comme capacité de reproduction. Autrement dit, de façon à ne pas entraver son appropriation simultanée du travail de reproduction.

La subordination de l’échange entre le capital et la femme en tant qu’ouvrière à l’échange entre la femme et l’ouvrier sert précisé­ment à obliger la femme, en premier lieu et dans tous les cas, à échan­ger sa force de travail comme capacité de reproduction avec le capital variable qui correspond à la valeur de la force de travail masculine, plutôt qu’avec son propre capital variable, et quand elle en a un, pas uniquement avec le sien.

Par conséquent, la travailleuse libre s’oppose aux conditions objectives de la production de manière double : elle peut s’opposer simultanément au capital et au capital variable correspondant à la valeur de la force de travail masculine, ou bien elle peut s’opposer à l’un ou à l’autre, même si, comme nous l’avons vu, elle peut générale­ment s’opposer ou non au premier, tandis qu’elle doit nécessairement s’opposer au second. Cela signifie qu’elle peut s’opposer au capital simultanément comme force naturelle et comme valeur d’échange, ou bien seulement comme force naturelle, alors qu’elle ne le fera jamais exclusivement comme valeur d’échange ; et elle peut s’opposer au capital variable qui correspond à la valeur de la force de travail masculine, à la fois comme valeur d’usage et comme valeur d’échange, ou bien exclusivement comme valeur d’usage, mais en aucun cas exclusivement comme valeur d’échange.

L’échange de travail contre du travail dans le mode de production capitaliste s’avère donc également bien plus complexe que ce qu’en avait montré la tradition marxiste, car cet échange présente lui aussi un double caractère. En effet, si, dans le processus de production, il a lieu en termes d’échange entre du travail objectivé en tant que capital et du travail vivant en tant que valeur d’usage, dans le processus de reproduction il a lieu en termes d’échange entre du travail objectivé en tant que valeur d’échange de la force de travail comme capacité de production, et du travail vivant en tant que valeur d’usage.

De la même façon, la question du rapport de travail dans le mode de production capitaliste s’avère, elle aussi, bien plus com­plexe que ce qu’elle semblait. Comme nous l’avons vu, le travailleur est libéré d’une part du rapport de travail salarié dans le processus de production, d’autre part du rapport de travail non directement salarié dans le processus de reproduction. Sa libération de ce dernier rapport se pose même comme présupposé et condition d’existence de son autre libération, celle du rapport de travail salarié. La libération de la force de travail n’implique donc pas seulement que, devenus propriétaires de leur capacité de production, le travailleur et la tra­vailleuse sont formellement libres de la vendre comme marchandise au capitaliste, mais également qu’ils sont formellement libres de se poser comme sujets de l’échange de travail de reproduction et capital variable. Avec le capitalisme, le travailleur et la travailleuse n’ont donc pas seulement conquis le « droit » au travail libre mais aussi au mariage. Sur le plan formel, au-delà des apparences, l’obligation de travailler va de pair avec l’obligation de se marier.

Cela signifie que le capital ne se pose pas simplement comme un rapport de travail salarié, mais comme un double rapport de travail : comme un rapport de travail salarié dans le processus de production et comme un rapport de travail non directement salarié dans celui de reproduction.

En effet, il existe deux rapports de production, opposés l’un à l’autre, et chacun est le présupposé de l’autre : le rapport de travail sa­larié qui est le rapport du travailleur avec les conditions objectives du travail de production, et le rapport de travail non directement salarié qui est le rapport du travailleur avec les conditions objectives du tra­vail de reproduction. Dans le premier cas, l’individu comme capacité de production s’oppose au capital ; dans le deuxième cas, l’individu comme capacité de reproduction s’oppose, non pas au capital, mais à l’individu lui-même comme force de travail en tant que capacité de production, c’est-à-dire en tant que valeur d’échange.

Keyu Song, Dollar Store Canvas Series

Extrait de l’ouvrage L’Arcane de la reproduction: femmes au foyer, prostituées, ouvriers et capital, traduit de l’italien par Marie Thirion, édition Entremonde, 2022

Les illustrations sont tirées de l’œuvre de Keyu Song

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NOTES


 

1. K. Marx, Manuscrits de 1857–1858. « Grundrisse », t. I, Paris, Éd. Sociales, 1980, p. 421.

2.  Ibid., p. 424.

3. K. Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, Paris, Libraire philosophique J. Vrin, 2007, p. 81

4. K. Marx, Manuscrits de 1857–1858. « Grundrisse », t. I, op. cit., p. 436.

5. Ibid., p. 231.

6. K. Marx, Manuscrits de 1857–1858. « Grundrisse », t. II, op. cit., p. 7.

7. K. Marx, Manuscrits de 1857–1858. « Grundrisse », t. I, op. cit., p. 441.

8. Ibid., p. 436.

9. Ibid.