Le travail démarchandisé : conceptualiser le travail après le salaire

Par LEIGH CLAIRE LA BERGE
Publié le 1er mai 2020

En proposant le concept de travail démarchandisé pour penser le travail après la financiarisation, Leigh Claire La Berge soulève un important paradoxe du moment contemporain: l’omniprésence du travail et la disparition des salaires. Si l’on pouvait autrefois « peiner au travail » ou « travailler à peine », cela ne tient plus : nous peinons au travail tout en travaillant à peine, c’est-à-dire sans salaire. C’est cette situation, où travailler plus implique d’être payé moins, voire pas du tout, que souligne le travail démarchandisé, dont les sites se multiplient, de la télé-réalité à l’exercice de la citoyenneté, en passant par les écoles. Périodiser la relation capital-travail aujourd’hui implique nécessairement de comprendre et de situer cette explosion des formes non rémunérées de travail: catégorie qui, loin de s’épuiser, se renouvelle en tant que nécessité durable du capitalisme1. Un concept éclairant pour comprendre le travail non rémunéré dans le service civique, les prisons et l’éducation, et pour contextualiser les luttes pour un salaire, comme la grève pour la rémunération des stages ayant eu lieu au Québec au cours des dernières années. — ÉH

Studio MJP, Explorations in Blue

« La paye est sur une base non rémunérée » offre d’emploi 2

Comment pensons-nous le travail dans notre présent économique ? À l’ère de la financiarisation, sous l’organisation de ce que de nombreu·x·ses commentateur·trice·s ont présenté comme une économie de « feu »3 basée sur la finance, l’assurance et l’immobilier, quels sont nos paramètres, de même que nos orientations théoriques, pour conceptualiser le travail ? Au cours des dernières années, la question de la contemporanéité du travail est apparue dans le discours populaire et théorique, présageant à la fois son retour d’un exil basé sur la biopolitique ainsi que son éclipse prédite par les nouveaux pronostics économiques. Nous avons assisté à l’émergence de nouveaux termes, notamment ceux de « travail immatériel » et de « travail affectif ». Fredric Jameson a suggéré que nous relisions le Livre I du Capital comme un « livre sur le chômage » — certainement un argument pour repenser les paramètres du travail4. Or, les historien·ne·s se sont demandé·e·s si nous avions été témoins de « la montée et de la chute de l’emploi » ou si beaucoup d’entre nous allaient vivre une « vie sans salaire »5. À ces discussions académiques sur la portée et l’étendue du travail, nous devons ajouter des publications populaires telles que le Wall Street Journal, qui n’a pas si subtilement déclaré « La fin des employé·e·s », et Fortune qui se demandait « Emplois non rémunérés : la nouvelle norme ? »6

Dans la perspective de repenser le marxisme, je voudrais suggérer un retour à la question du travail et, en particulier, à une certaine configuration du travail: le travail démarchandisé. En tant que manière de penser le travail ayant émergé après la financiarisation, le travail démarchandisé renvoie à l’épuisement du même rapport salarial qui continue, malgré tout, à structurer nos vies. La maxime « peiner au travail ou travailler à peine »7 a besoin d’une nouvelle conjoncture : à l’ère du travail démarchandisé, on se retrouve à peiner au travail et à travailler à peine. Je suggère que le travail démarchandisé offre aux critiques culturelles une formule pour isoler le travail aujourd’hui, qui prend en compte sa relation avec le salaire, permet de périodiser la relation capital-travail et met en évidence les changements financiers ainsi que la nécessité durable du travail sous le capitalisme.

Qu’il soit catégorisé comme tel ou non, nous rencontrons quotidiennement le travail démarchandisé. La télé-réalité, par exemple, repose sur du travail démarchandisé: ces « vraies » personnes que nous voyons à la télévision renoncent à un salaire en échange d’« exposure ». Il a été récemment rapporté que l’entreprise « hipster » Urban Outfitters a demandé à ses employé·s de faire du « bénévolat » pour des quarts de travail de six heures pendant le temps des fêtes8. Un tel bénévolat a tout du travail, mais pas le salaire. Dans la populaire série de HBO Girls, un des personnages souligne à un autre qu’il a trouvé « un nouvel emploi d’assistant d’un curateur en danse. Ce n’est pas rémunéré, mais ça pourrait mener quelque part. »9 Que ce soit dans la production culturelle, dans la consommation culturelle ou dans le contenu de divers documents culturels, le travail démarchandisé définit notre présent. Nous observons d’autres exemples de travail démarchandisé dans les sports professionnels, dans l’exercice de la citoyenneté et tout au long du parcours de l’éducation secondaire et universitaire.

Comme tout concept « esthétique-économique-historique » c’est-à-dire culturel le travail démarchandisé peut être indexé, mais ne se réduit pas à une réalité empirique10. Nous disposons de données multiples et discrètes pour nous guider. D’abord, il n’y a pratiquement pas eu de réelle augmentation des salaires réels aux États-Unis depuis 197011. Nous savons, à l’issue de décennies de recherches sociologiques, que l’emploi est devenu davantage axé sur les services, précaire et à bas salaires; l’emploi le plus courant aux États-Unis aujourd’hui est celui de caissier·ère12. Or, à un autre niveau, le mauvais travail devient l’absence de travail. Ainsi, dans un tel paysage, on peut davantage déterminer non pas « quel » emploi est généré, mais « si » l’emploi est généré. L’historien de l’économie Aaron Benanav note qu’« [à partir de] 2010, dans les pays à revenu élevé, plus d’un·e travailleur·euse sur 6, et d’un·e jeune travailleur·euse sur 4, étaient considéré·e·s excédentaires  par rapport à la demande de main d’oeuvre. »13 Cependant, un concept ne peut pas être produit uniquement à partir de ces données; les faits doivent être distillés dans un schéma historique au sein duquel leur importance en tant que faits et le terrain hiérarchique au sein duquel l’empirisme pourrait céder à l’abstraction peuvent être organisés et révélés.

Aborder l’émergence des phénomènes qui rendent aujourd’hui visible le travail démarchandisé, c’est revenir aux années 1970. C’est à ce moment qu’un effort national et international mené par les États-Unis a commencé à interrompre la croissance des salaires et à proposer, à sa place, des formes en constante expansion et toujours moins chères de crédit à la consommation. Nous nous retrouvons aujourd’hui avec un éventail de formes de dette: dette médicale, dette étudiante, dette automobile, hypothèque et dette de carte de crédit. Essentielles et nécessaires à la reproduction sociale, souvent titrisées et désormais des incontournables de notre système financier, ces formes de dettes émergent des cendres du pacte keynésien. Aux États-Unis, ce pacte assurait à la classe ouvrière l’obtention d’une plus grande part de la richesse sociale en échange d’une politique ouvrière moins radicale; que le dollar américain servirait de référence pour les échanges internationaux et serait fixé au prix de l’or. Les raisons de sa disparition sont nombreuses et, pour nous, moins importantes: comme Keynes l’a lui-même dit à propos de la durabilité économique: « Dans le long terme, nous serons tou·te·s mort·e·s. »14 À court terme, cependant, les années 1970 produiraient des changements dans la façon dont le travail était représenté, critiqué et vécu. L’adhésion aux syndicats a commencé son long déclin. L’économie a entamé sa première stagnation d’après-guerre, désormais reconçue comme une « stagflation ». Confronté aux retombées d’une inflation élevée et d’un chômage élevé, le président de la Réserve fédérale, Paul Volcker, prévoyait une nouvelle voie: la Réserve fédérale chercherait à « briser les syndicats et vider les usines. »15 Les États-Unis ont ensuite adopté un régime axé sur la finance, dont l’histoire est désormais écrite dans les bulles d’actifs et leur dénouement: la bulle dot.com, la bulle immobilière et, alors que j’écris, en ce printemps 2018, une nouvelle bulle boursière semble émerger. Ma préoccupation dans cet article est, toutefois, de savoir comment le travail s’adapte à un tel régime.

Compte tenu de cette histoire récente, il n’est pas étonnant que les chercheur·e·s se soient tourné·e·s vers les questions de savoir comment conceptualiser la manière dont les gens travaillent dans de telles conditions. Immatériel ? Redondant ? Cognitif ? Numérique ? Affectif ? Nous disposons de nombreux termes parmi lesquels puiser. Je vais définir le travail comme une action située dans laquelle nous nous engageons tou·te·s afin de rendre notre vie à la fois significative et possible, et le travail comme une abstraction sociale coordonnée à travers laquelle notre travail est organisé16. Ce que je veux représenter par le terme « travail démarchandisé » est une sorte de travail qui n’est pas rémunérée par un salaire ni accessible via un achat sur le marché. Le travail démarchandisé ne dérive et ne circule pas non plus principalement dans les cadres intimes de la famille, du soin et de l’amour, un type de travail de plus en plus reconnu en tant que « travail affectif ». Il a également peu de rapport avec le terme plutôt étrange de « travail immatériel »17.

Dans cet article, j’affirme deux choses. Je veux suggérer que le travail démarchandisé fournit à la fois une terminologie et une méthodologie pour penser le travail dans notre conjoncture actuelle. Le travail démarchandisé tel que je le présente ici cherche à tenir compte de l’accroissement de la non-rémunération et des modèles de stagnation économique survenus depuis la financiarisation, et ce, même si, une fois identifié, il peut être situé tout au long de l’histoire capitaliste. C’est un terme qui exprime l’actualité du travail sans prétendre à un quelconque changement structurel du travail. Au contraire, mon argument en faveur du travail démarchandisé est lié à ma compréhension selon laquelle il n’y a pas de nouvelles formes de travail dans le capitalisme18. Le travail n’est pas devenu plus ou moins affectif, plus ou moins matériel, plus ou moins cognitif. Nous devons considérer ces concepts en tant que moments d’une tentative de périodisation qui, comme une périodisation basée sur le changement technologique, se placent au mauvais niveau de médiation. Le travail peut être plus ou moins marchandisé, tout comme la composition organique du capital peut et doit changer19. Je soutiens que des sites de travail doivent être transhistoriques dans un cadre capitaliste. Un certain type de travail devrait pouvoir être situé au sein des multiples moments de l’histoire capitaliste.

Je poursuis en explorant l’histoire de la démarchandisation en tant que concept potentiellement approprié pour une économie politique marxiste; je suggère ensuite que le « travail démarchandisé », en particulier, pourrait nous aider à clarifier comment une certaine forme de travail devient dominante à une époque de subsomption réelle. Ainsi, j’essaie de dégager une méthodologie de périodisation du travail. Enfin, je propose un catalogue de situations où nous trouvons aujourd’hui du travail démarchandisé de l’industrie culturelle à la revue académique par les pairs ainsi que des sites connexes, mais distincts, d’extraction de valeur et d’indemnisation, du travail de prison aux paiements gouvernementaux d’invalidité, qui pourraient nous aider à délimiter davantage le travail démarchandisé.

De la démarchandisation au travail démarchandisé

Le concept plus large de démarchandisation a été développé presque exclusivement en sciences politique et juridique, où il désigne une certaine indépendance vis-à-vis des forces du marché. Dans l’ensemble, cette indépendance est comprise comme un baume pour les blessures particulières qu’un·e acteur·trice ou un actif pourrait subir s’iels devaient rester sur le marché. Karl Polanyi a introduit le terme pour représenter son fameux double mouvement du capitalisme sous le processus qu’il a décrit comme l’« encastrement » et le « désencastrement » des relations de marché20. Si la marchandisation désigne la vente d’un objet ou d’un procédé sur le marché, la démarchandisation implique de circonscrire cette vente21. La critique de Polanyi est échelonnée au niveau social et historique, mais on peut aussi observer cette dualité à l’échelle individuelle. 

C’est cependant Gösta Epsing-Anderson, avec son livre Les trois mondes de l’État-providence, qui a inauguré le terme dans sa capacité critique actuelle en affirmant que « le concept [de démarchandisation] fait référence au degré auquel les individus, ou les familles, peuvent maintenir un niveau de vie socialement acceptable en dehors d’une participation au marché. »22 Les « trois mondes » du capitalisme social décrivent sous quelles conditions cette indépendance est possible dans les démocraties capitalistes. Les pays scandinaves sont ceux qui circonscrivent le plus fortement les forces du marché en ce qui a trait aux soins de santé, à l’éducation et au logement, leur version de la démarchandisation offre ainsi le plus de protection à leurs citoyen·ne·s contre les caprices et les privations du marché. La sphère anglo-saxonne, composée de l’Angleterre, du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, quant à elle, circonscrit également la marchandisation de ces services de plusieurs façons, mais elle offre un degré de protection moindre. Et les États-Unis permettent le plus haut degré de marchandisation des services de base: leur sphère sociale assure donc le plus haut degré de précarité pour celleux qui y vivent. Epsing-Anderson a donc développé le terme comme un concept approprié pour comprendre les libertés et les possibilités du travail dans les États-providence capitalistes. Il présente la démarchandisation du travail comme la situation dans laquelle « un service est obtenu comme un dû et lorsqu’une personne peut conserver ses moyens d’existence sans dépendre du marché. »23

À la suite d’Epsing-Anderson, Peter Frase a également exploré le concept, en notant ses limites. Il écrit que « tant que la société demeure capitaliste, il n’est jamais possible que le travail soit totalement dé-marchandisé, car, dans ce cas, rien n’obligerait les travailleur·euse·s à aller travailler pour quelqu’un·e d’autre, et l’accumulation du capital cesserait. »24 Le commentaire de Frase met en évidence la portée limitée du terme: la personne qui emploie le terme de démarchandisation fait, en quelque sorte, remarquer qu’elle ne cherche en aucun cas à nous délivrer d’un régime de marchandisation; il s’agit plutôt d’une réponse limitée à ce régime. Ainsi, en introduisant le concept de base de démarchandisation, ces théorisations ont la force supplémentaire de souligner que la marchandisation est l’infrastructure physique, sociale et imaginative la plus fondamentale de notre présent. La démarchandisation suppose la marchandisation, elle ne la présage pas.

La démarchandisation porte donc des ambitions plus modestes que la communisation, et ce, précisément parce qu’elle reconnaît l’intransigeance de la marchandisation. Or, les limites du terme peuvent aider à le distinguer des autres termes qui y sont associés, tels que la pratique de la « communisation » ou l’espace des « communs ». Une fois dans les communs, le travail non rémunéré ne serait plus marchandisé parce que la scène de la marchandisation elle-même n’existerait pas; il n’y aurait pas de travail, mais plutôt, comme le dit Marx, « un travail véritablement libre. »25 Or, il y a une autre inquiétude quant à la portée du terme des « communs »: il comporte une désignation spatiale. Les communs sont (étaient) un lieu. Le travail repose sur une durée; ce que les travailleur·euse·s vendent, c’est leur « force de travail pendant un temps donné », nous rappelle Harry Braverman26. Nous ne dirions pas que, pendant Occupy Wall Street, le parc Zuccotti a été démarchandisé; nous dirions qu’il a été communisé. À l’inverse, Bruce Carruthers suggère qu’à la suite de la crise du crédit de 2007-2008, le gouvernement fédéral a « démarchandisé » de nombreux titres. Cette démarchandisation a conservé leur valeur, mais a interrompu leur circulation jusqu’à ce que le marché puisse supporter leur échange à des prix stables27.

Bien que je note ces explorations et ces utilisations de l’idée de démarchandisation, ma définition du « travail démarchandisé » s’écarte de celle d’Epsing-Anderson de manière significative. En effet, j’inverse son usage. Pour Epsing-Anderson, la démarchandisation impose une limite à l’organisation capitaliste et à son intensification étant donné que ces processus se produisent par la marchandisation  la vente d’un objet conçu par le travail salarié sur un marché. En protégeant certaines formes de besoins sociaux logements, médicaments, éducation vis-à-vis du marché, les vendeur·euse·s de force de travail, c’est-à-dire nous tou·te·s, sont un peu plus libres dans les choix qu’iels peuvent et doivent faire pour se reproduire socialement. Cependant, comme je vais l’utiliser ici, le terme de  travail démarchandisé renvoie à une intensification des possibilités d’extraction au sein de la relation de travail28. Une telle intensification se produit en dehors du marché du travail salarié puisqu’il n’y a pas de salaire. Pourtant, à l’inverse, le processus est toujours sur le marché du travail salarié: nous assistons toujours à la capacité du capital d’extraire de la plus-value d’une situation que nous considérons comme du travail formel aller travailler, faire son pointage, avoir un patron, et ainsi de suite. Avec le terme de travail démarchandisé, je veux suggérer une nouvelle configuration de l’extraction de la valeur, dans laquelle le salaire est diminué, mais l’organisation formelle du travail, ses rythmes, ses engagements et ses récits demeurent. Les universitaires libéraux, tels que Frase et Epsing-Anderson, suggéreraient le caractère positif de la démarchandisation; je ne cherche pas, pour ma part, à faire une affirmation éthique, mais plutôt historique. Comme le travail marchandisé, le travail démarchandisé fournit à la fois des libertés et des contraintes.

Les exemples de travail démarchandisé abondent, mais peut-être en apprécierez-vous un à l’université elle-même chef de file dans la production d’emplois. L’Université du Sud de l’Illinois a récemment affiché un nouveau type de poste: celui d’« auxiliaire bénévole »29. Dans cette perspective, les nouveaux·elles diplômé·e·s au doctorat peuvent postuler pour travailler au sein de l’université qu’iels viennent de quitter; le poste étant aménagé pour les ancien·ne·s. Une fois embauché·e·s, iels entreprendraient des tâches telles que le conseil aux diplômé·e·s, le travail en comité et l’enseignement; le poste fait partie de la faculté des études supérieures de l’université. Les postes s’étendraient sur trois ans, après quoi un renouvellement serait possible. Donc, on obtient les qualifications, on postule, on entreprend des tâches dirigées pour une période de temps limitée et on peut alors demander un renouvellement pour en prolonger la durée. Il s’agit de la description d’un emploi formel et hautement qualifié. Or, ce poste ne comporte aucune rémunération. Ainsi, le poste est qualifié par l’université de « statut à temps nul », car le temps et le salaire sont coordonnés et, ici, comme le salaire est nul, le temps devient nul.

Comment catégoriser ce type d’emploi ? Le travail effectué dans cette position est-il cognitif ? Absolument. Est-il affectif ? Comment pourrait-il en être autrement ? Imaginez simplement les états émotionnels produits au fur et à mesure que l’on retourne au travail sans rémunération et que l’on guide d’autres étudiant·e·s diplômé·e·s vers un avenir sans salaire similaire, s’iels ne l’avaient pas encore compris. Il y a donc aussi un élément subjectif: entreprendre un travail démarchandisé implique toujours d’être formé·e à être un·e travailleur·euse démarchandisé·e. Est-ce immatériel ? Oui, mais c’est sans aucun doute aussi matériel. Pensons un peu à la caractéristique distinctive de cet exemple. C’est certainement la coïncidence de la formalité et du professionnalisme sans aucune rémunération. Le travail conserve sa forme-marchandise et est échangé sans être vendu. Cette situation démarchandise le travail. Qu’il soit l’exemple par excellence au fil de notre démarche.

La Berge 3

À première vue, dans sa terminologie même, « travail démarchandisé » peut paraître tautologique. Le « travail », par opposition au travail, est déjà une marchandise; le travail implique l’incorporation de la force de travail dans le capitalisme. Pourquoi le « travail démarchandisé » ne serait-il pas simplement de la force de travail, celle dont les humains sont dotés, avant d’être vendue ? Pourquoi placer la force de travail à travers la chaîne des marchandises, pour ensuite revendiquer une exception à cette chaîne ? La réponse à ces questions est qu’avec le travail démarchandisé, la chaîne des marchandises est toujours en place, tout comme les présomptions du travail salarié et l’infrastructure des avantages et des pertes qui y sont associés, mais le salaire lui-même est jugé sans commune mesure avec le travail. C’est ce qu’on observe dans l’exemple précédent. 

Dans le cas particulier du travail démarchandisé, le statut de la marchandise est préservé, mais sa circulation est interrompue et sa possibilité d’échange est forclose. La durée de cette forclusion varie, tout comme son objet. Parfois, l’apparition du travail démarchandisé peut être périodiquement historisée par la population. Le travail des enfants, par exemple, est démarchandisé dans la plupart des démocraties capitalistes depuis un certain temps. Il s’agissait pendant des siècles d’une source importante de travail salarié et non salarié. Aux États-Unis, depuis 1938, il est illégal et maintenant très peu d’enfants aux États-Unis sont des travailleur·euse·s30. Pourtant, les enfants ont toujours la capacité d’être des travailleur·euse·s. Si les restrictions sur le travail des enfants étaient levées demain, nous aurions à nouveau des enfants travailleur·euse·s31. L’histoire capitaliste est remplie d’exemples de telles actions sur le travail, qui dérive vers et hors l’état de marchandises. Les gens eux-mêmes dérivent également vers et hors des états marchandisés dans leur rôle spécifique de travailleur·euse·s. Des activitées peuvent devenir marchandises; elles peuvent également être démarchandisées. Souvent, lorsque cela se produit, cependant, nous cessons de considérer la tâche comme du travail; de même, nous cessons d’appeler celleux qui l’entreprenne des travailleur·euse·s32. Le concept de travail démarchandisé nous oblige à faire autrement.

Les trois brefs exemples que j’ai proposés pour introduire le concept démontrent une partie de l’étendue et de la diversité de la démarchandisation et de sa spécificité lorsqu’elle est appliquée au travail. Dans l’exemple des titres bancaires, leur démarchandisation a interrompu leur capacité à circuler en tant que marchandises afin de préserver leur valeur et de leur permettre d’être réintroduits ultérieurement sur le marché. Avec la démarchandisation du travail des enfants, la capacité d’une catégorie de la population à travailler a été suspendue, en sachant que celleux qui occupent cette classe de travailleur·euse·s seraient elleux-mêmes prolongé·e·s dans un avenir au sein duquel iels rejoindraient le monde du travail sous de nouvelles conditions; « l’adolescent·e », un·e quasi-adulte capable de travailler, mais pas de voter, est une création de cette époque33. Et, enfin, avec le poste d’« auxiliaire bénévole », parce que l’employeur sait qu’il n’y a pas de présent et de futur pour le marché du travail académique, il peut réclamer du travail démarchandisé maintenant: travaillez pour nous gratuitement aujourd’hui, car demain même la chance de travailler gratuitement pourrait se révéler insaisissable. À ce titre, si le concept de classe devait être invoqué, il devrait être compris comme éphémère et transitoire; nous ne pouvons tout simplement pas comparer l’émergence et le recul de travailleur·euse·s démarchandisé·e·s à un processus de prolétarisation34.

Périodiser le travail démarchandisé ?

À la suite de Jameson et Žižek, nous pouvons maintenant affirmer sans trop nous tromper qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme35. À l’époque féodale, bien sûr, il était aussi plus facile d’imaginer la fin du monde que le début du capitalisme. La substitution nous apprend qu’à mesure que le capitalisme se développe, il devient histoire. Lorsque Marx déclare que « toute l’histoire est l’histoire de la lutte des classes », il fait valoir qu’après l’arrivée du capitalisme, l’histoire elle-même ne peut pas être imaginée en dehors de son cadre. Cette affirmation serait mieux formulée si elle distinguait le récit de l’histoire. Toute l’histoire n’est pas l’histoire de la lutte des classes, mais la logique d’accumulation incessante et illimitée du capitalisme produit un récit au sein duquel ses caractéristiques remplacent le cadre du capitalisme lui-même. Les capitalistes sont tout autant impérialistes dans leur imagination que dans leur contrôle de l’espace.

Pour périodiser le capitalisme, il nous faut donc distinguer l’accumulation et la représentation du temps à plusieurs niveaux; l’histoire comme temps, le capital comme temps, le travail comme temps, le récit comme temps. Chaque terme produit et représente néanmoins une dimension différente de la temporalité.  L’histoire organise le temps comme une séquence informelle ou un mouvement latéral; le capital est le résultat d’un temps socialisé et approprié; le travail est du temps d’abord donné et ensuite payé; le récit est une signification temporelle, il est d’abord lu et ensuite compris36.

En tant que mode de production, le capitalisme excelle dans la production de récits de changement critique. Pensez au merveilleux commentaire de Walter Benjamin selon lequel « il n’y a pas eu d’époque…[qui] ne se croyait pas directement devant un abîme. »37 Et pourtant, certaines caractéristiques structurelles du capitalisme ne changent pas. Le capital extrait de la plus-value par l’absorption et la reconstitution du temps des travailleur·euse·s cette constante ne peut pas changer et ne changera pas. Et les travailleur·euse·s doivent recevoir quelque chose en échange de leur temps. Les travailleur·euse·s peuvent travailler plus ou moins; iels peuvent travailler dans des champs ou des usines; iels peuvent être syndiqué·e·s ou non; iels peuvent capter un pourcentage plus ou moins élevé de la plus-value totale; iels peuvent avoir élargi ou obtenu des suppléments tels que l’assurance maladie, la retraite, etc. Quant au travail lui-même, la manière dont les travailleur·euse·s sont rémunéré·e·s dans le cadre de l’appropriation capitaliste sera historiquement spécifique. La question à se poser dans une tentative de périodisation du rapport capital/travail devient celle des conditions qui nous permettent d’analyser cette spécificité.

Nous pourrions déceler un modèle dans la façon dont les chercheur·euse·s ont utilisé la technologie pour périodiser le travail. Prenons l’exemple du « travail numérique », tel que théorisé par Christian Fuchs dans son imposant travail de recherche38. Pourquoi avons-nous besoin d’une théorie du travail numérique? Probablement parce que peu de gens nieront que l’informatisation, en particulier les technologies de l’information, a transformé la vitesse à laquelle nous communiquons, produisons et consommons à l’échelle mondiale. Fuchs suggère que sa théorie du travail numérique explore, en partie, la question « d’où viennent les ordinateurs, les ordinateurs portables et les téléphones portables et qui les a produits ? »39 Il répond que « des cas spécifiques de travail numérique… [incluent] l’extraction de minéraux dans les mines africaines dans des conditions proches de celles des esclaves; la fabrication et l’assemblage des TIC [technologies de l’information et de la communication] en Chine (Foxconn); le génie logiciel en Inde; le travail de service en centre d’appels aux Philippines », entre autres choses. Comment les gens travaillent-ils numériquement à travers de si vastes étendues géographiques et à différents niveaux de développement capitaliste ? Qu’est-ce qui unit ces diversités afin de constituer le travail numérique ?

Nous savons que toute substance perçue comme l’essence du travail numérique doit dépasser ce que les entreprises médiatiques appellent le « contenu », cette masse indifférenciée de récits et d’affects marchandisés que nous produisons souvent nous-mêmes; elle doit plutôt , comme le disait Marx de la critique à l’ère industrielle, franchir « l’antre secret de la production »40. Fuchs précise que le travail numérique « ne signifie donc pas seulement la production de contenu numérique. C’est une catégorie qui englobe plutôt l’ensemble du mode de production numérique, un réseau de travail agricole, industriel et informationnel qui permet l’existence et l’utilisation des médias numériques. »41 Les produits numériques nécessitent plusieurs sites et organisations du travail. Et comme la production numérique est si diversifiée, il doit en être de même pour son mode de compensation, ou son absence. Dans un autre article, mais qui poursuit la portée globale présentée ici, Fuchs note que « la plupart des relations de production numériques sont façonnées par le travail salarié, le travail d’esclave, le travail non rémunéré, le travail précaire et le travail indépendant. »42 En examinant un large éventail de travailleur·euse·s numériques, Fuchs conclut qu’iels sont interconnecté·e·s en tant que travailleur·euse·s car « iels sont tou·te·s aliéné·e·s dans le sens où iels ne possèdent pas les produits qu’iels produisent. »43

Alors, qu’est-ce qui distingue ultimement le « travail numérique » ? Fuchs a du mal à le dire. En quoi est-il différent du travail industriel ? Du travail agricole ? Les objets manipulés sont différents, donc les produits conçus sont différents. Mais il n’est pas clair que cette différence modifie la forme élémentaire du travail elle-même. Je dirais que le travail numérique n’est pas un type de travail, mais plutôt une manière de périodiser le travail. Je formule un argument similaire au sujet du travail affectif dans mon plus récent livre, Wages Against Artwork: Socially Engaged Art and the Decommodification of Labor44. Au crédit de Fuchs, et contrairement à beaucoup de discours biopolitiques, le travail numérique maintient chez lui certains aspects cruciaux du travail tel que théorisé par Marx. À savoir, que le travail prend la forme d’un échange inégal au cours duquel un aspect du temps des travailleur·euse·s sera approprié en tant que plus-value des travailleur·euse·s, qui devront ensuite compenser cette extraction en se régénérant pour pouvoir retourner au travail. Pourtant, souligner une rupture historique à même un site de travail numérique (ou de travail immatériel ou de travail cognitif), c’est, pour ainsi dire, procéder à reculons. En supposant qu’il y a eu un changement dans la structure du travail, ces théories situent alors une qualification proximale, souvent technologique et généralement basée sur l’expérience, du travail. Nous vivons à l’ère de l’informatique, conséquemment le travail est devenu numérique. Nous vivons dans une ère de prestations de services, conséquemment le travail est devenu affectif. Nous vivons à une époque de séparation du travail intellectuel et du travail manuel, conséquemment le travail est devenu cognitif. Et ainsi de suite.

Le modèle de ces affirmations suit le type de segmentation trouvé dans l’histoire de la technologie: l’âge de l’industrie, l’âge du réseau, l’ère de l’espace, etc. Les objets qui sont sélectionnés pour que de telles histoires tiennent debout sont eux-mêmes souvent problématiques, comme l’a montré David Edgerton dans son livre merveilleusement intitulé Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale45. Pourquoi avons-nous eu une « ère de l’espace » et non pas une « ère du pousse-pousse ? » Comment « l’ère de la révolution » a-t-elle cédé la place à « l’ère de l’industrie? » Nous pouvons également situer d’autres problèmes. Avant tout, la technologie est du travail. Il s’agit d’un temps de travail approprié, socialisé et sédimenté un aspect du « capital constant ». Une fois que cet ensemble devient la « technologie », il prend des caractéristiques réificatrices inquiétantes dont l’argumentaire de l’essai de Heidegger « La question de la technique », peut être compris comme un symptôme. Une compréhension de la technologie en tant que travail révèle l’une des raisons pour lesquelles exiger une qualification de la force de travail basée sur la technologie est si difficile: il y a une certaine redondance structurelle construite en elle. Plus simplement, nous devons situer un niveau d’abstraction autre que la technologie pour fonder notre périodisation. En effet, nous devons nous demander quels aspects du travail doivent être périodisés.

Le travail démarchandisé lui-même ne constitue pas un phénomène historiquement nouveau; il a été réalisé auparavant et il est maintenant à nouveau disponible dans notre moment contemporain. Toutefois, si nous sommes assez habitué·e·s à une analyse de la façon dont une tâche ou un objet devient une marchandise, nous sommes moins habitué·e·s à une critique de la façon dont les choses cessent d’être des marchandises. Néanmoins, nous avons un répertoire de termes apparentés au sein desquels puiser. Par exemple, la déqualification désigne la dévaluation d’une certaine tâche et, comme toute compétence prend du temps à acquérir, elle implique également une réorganisation du temps et des possibilités de vie des travailleur·euse·s. Et comme l’ont soutenu des critiques comme Harry Braverman, la qualification, la déqualification et la requalification se révèlent être dans un rapport dialectique; historiquement, elles émergent et disparaissent avec les nouvelles technologies. La « désindustrialisation » marque quant à elle la dévaluation d’un certain lieu et de son environnement bâti. On situe souvent la désindustrialisation dans les années 1970, et des endroits comme Detroit et Manchester occupent une place importante dans ses imaginaires, mais, en fait, la désindustrialisation est une caractéristique récurrente de la vie urbaine depuis le XVIIIe siècle46. Cette inflation et cette déflation des compétences et du lieu constituent la base de la théorie de la composition organique du capital de Marx47. Pourtant, nous n’avons pas de terme pour désigner l’état actuel dans lequel notre travail formel est dévalué au point de ne plus être rémunéré, alors que nous l’accomplissons encore. Ce processus connaît aussi des flux et des reflux à travers la modernité capitaliste.

Mais pourquoi, alors, le travail démarchandisé devient-il disponible à l’analyse seulement maintenant ? Nous pouvons situer ses conditions de possibilité contemporaines dans deux théories différentes, quoique contiguës, de l’histoire économique: la tradition de l’économie politique internationale (EPI) ainsi que la tradition opéraïste. Premièrement, il faut souligner que c’est ce que Martijn Konings et Leo Panitch appellent l’architecture « financière-impériale » de l’économie étatsunienne post 1973 qui a permis l’émergence du travail démarchandisé aujourd’hui, ce qu’Epsing-Anderson et d’autres interprétations libérales de la démarchandisation du travail en tant que baume contre les ravages du marché ne font pas48. La combinaison du rôle unique des États-Unis en tant que débiteur mondial de dernier recours et de la portée mondiale du dollar US la capacité des actifs libellés en dollars à augmenter en valeur dans le monde sans que le dollar ne gonfle en prix ouvre la voie à l’apparition du travail démarchandisé, comme elle permet de dissocier la croissance économique et le stockage des richesses des salaires. Panitch et Konings soutiennent que « contrairement à ce qui s’est passé avec la Grande-Bretagne [après la perte de son hégémonie], la capacité des États-Unis à accumuler des montants gigantesques de dette n’a pas été compromise par le fait que ses dettes envers le monde dépassaient de loin ses actifs. C’est précisément parce que les dettes des États-Unis sont devenues un élément central de l’infrastructure du système financier international. »49 

Deuxièmement, nous pouvons suggérer que le travail démarchandisé peut être compris comme une expérience de ce que les chercheur·e·s, principalement celleux influencé·e·s par Toni Negri, ont appelé la « subsomption réelle », à la suite de ce que Marx a appelé la « subsomption réelle du travail sous le capital ». Cette proposition saisit une transformation du travail et est également liée aux théorisations florissantes des années 1970, alors que des questions sur le potentiel de la lutte des classes et les limites de « l’usine » émergeaient. À l’origine un concept que Marx lui-même utilisait pour décrire l’industrialisation et la mécanisation à grande échelle, la « subsomption réelle » est devenue, en quelque sorte, une métaphore de la capacité du capitalisme à progresser, à s’intensifier, à extraire davantage et à tout englober. Il n’y a ici aucun « dehors »; le capital n’a pas d’« autre ». Marx est plus précis. Il distingue la subsomption formelle et la subsomption réelle comme fondée sur un passage de la plus-value relative à la plus-value absolue. Dans un régime d’extraction de plus-value absolue, la journée de travail peut être allongée pour augmenter le profit. Mais cette augmentation a une fin, évidemment, et une fois sa limite atteinte, un régime d’extraction de plus-value relative prend le relais. Là, le travail peut être intensifié par des processus internes au capitalisme.

Pour des interprètes, la subsomption réelle est une catégorie historique: d’abord formelle, ensuite réelle. Pour d’autres, c’est une catégorie logique: ces deux modèles d’appropriation capitaliste sont toujours disponibles et ils vont et viennent. J’ai un parti pris pour la seconde interprétation. Quoiqu’il en soit, dans un contexte de subsomption réelle du travail sous le capital, l’extraction de la valeur ne se limite guère au travail salarié ou aux régimes financiers, et les sujets qui pourraient transformer nos structures sociales dépassent de loin ceux que l’on trouve dans les syndicats, les associations, etc. En tant que résultat générateur de valeur de la vente de la force de travail humaine en tant que marchandise, le travail est appréhendé, à travers l’interprétation de la subsomption réelle, comme s’étant étendu et se référant à toute une série d’activités humaines en dehors des lieux de travail formels. Comme l’explique Jason Read dans son excellente lecture de Negri, « le capital n’exploite plus simplement le travail, compris comme la capacité physique de transformer des objets, mais met en œuvre les capacités de créer et de communiquer qui traversent les relations sociales… avec la subsomption réelle… il n’y a aucune relation qui ne peut pas être transformée en marchandise. »50 Mario Tronti va plus loin: « le caractère social de la production a atteint un tel niveau que la société toute entière remplit le rôle de moment de la production »51. Et enfin, bien sûr, nous soulignons Silvia Federici, Leopoldina Fortunati et Mariarosa Dalla Costa. Chacune de ces théoriciennes a soutenu non seulement que le capital cherche à recourir à l’informalité de la non rémunération pour sa reproduction, mais aussi que les sites où elle se réalise, notamment la maison, sont fondamentaux pour la perpétuation du capital52.

D’un côté, nous ne pouvons pas cesser de travailler. Toutes les actions semblent toujours déjà intégrées dans un schéma d’extraction de plus-value. La théorisation des sites de reproduction informels et domestiques comme nécessairement capitalisés a été absolument cruciale pour élargir notre compréhension de ce que signifie travailler. De l’autre côté, le travail rémunéré apparaît maintenant être en recul. Le travail formel a commencé à adopter l’une des principales caractéristiques du travail domestique: son absence de rémunération. Nous ne pouvons pas arrêter de travailler et il semble que nous ne pouvons pas être payé·e·s pour le travail que nous faisons. Et, pourtant, les critiques culturelles n’ont pas encore développé de concept spécifique au travail effectué dans un tel moment. Hardt et Negri ont noté à juste titre cette contradiction: « Cela nous conduit à un paradoxe: au même moment où la théorie ne voit plus le travail, le travail est devenu partout la substance commune. L’évacuation théorique du problème du travail correspond à sa gestation maximale en tant que substance de l’action humaine à travers le monde. »53

Leur thèse est provocatrice, mais son caractère abstrait n’ouvre pas la possibilité de certaines formes d’analyse. En même temps, leur propre travail s’est de plus en plus orienté vers des concepts tout aussi abstraits, comme on le constate avec le concept de « valeur immatérielle » ou celui de « la multitude », par exemple. D’autres chercheur·e·s ont tenté de trouver des sites plus concrets où ce paradoxe du tout-travail/non-travail apparaît. 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil de Jonathan Crary est peut-être l’exemple par excellence de l’hémorragie conceptuelle du travail. Il analyse le même sommeil que les humains ont toujours eu, sauf que, maintenant, ce dernier est devenu générateur de plus-value. Le sommeil est devenu l’aboutissement extrême du capital ainsi qu’un instrument du pouvoir. Prends une pilule d’Ambien pour t’endormir, rêve anxieusement d’une publication collégiale qui a mal tourné sur Facebook, réveille-toi en cherchant ton iPhone, à 3h10 du matin54. Il s’agit certainement d’un exemple de quelque chose, mais je ne sais pas de quoi. L’imprécision de la relation au travail indique effectivement le problème.

S’il n’y a pas de relation qui ne puisse pas être transformée en marchandise, alors nous devons ajouter qu’il n’y a pas de relation qui ne puisse pas être démarchandisée. Le travail démarchandisé introduit la notion d’une pause et d’une retraite de l’accumulation (pour les travailleur·euse·s, bien sûr) que des termes comme la fixation spatiale et le développement inégal cherchent à situer à une plus grande échelle d’analyse. Le travail démarchandisé nous ramène au caractère séparé et formel du cadre de l’emploi, en plus de nous faire bénéficier de théorisations comme celles de Negri et de Federici pour nous guider. Il sculpte un nouveau site de différence dans la porosité de la subsomption réelle, et il réintègre cette différence dans le travail formel pour produire une sorte d’emploi inégal et combiné.

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Emploi inégal et combiné : situer le travail démarchandisé aujourd’hui

En plus de théoriser et de périodiser le travail démarchandisé, nous devons pouvoir le situer. Ici, nous ne nous préoccupons pas simplement de la non-rémunération. Nous voulons plutôt identifier l’emplacement du travail formel, générateur de valeur, qui n’est pas rémunéré. Avec le travail démarchandisé: le travail est toujours le travail, l’emploi est toujours l’emploi, les règles s’appliquent toujours, mais le salaire a disparu. Cuba utilise toujours l’expression « travail bénévole » pour désigner les tâches civiques et communautaires qui sont encouragées et effectivement nécessaires, mais, néanmoins, exécutées au-delà des limites de l’emploi formel et de la rémunération. Aux États-Unis, cependant, nous avons le choix entre différentes expressions: le bénévolat, le service communautaire, le stage, même la « recherche ». Chacun de ces termes résonne avec le travail démarchandisé et en illustre effectivement un élément crucial. Benanav note à juste titre que, « s’il est facile d’identifier les niveaux moyens ou inférieurs de l’ensemble des travailleur·euse·s excédentaires, il est beaucoup plus difficile d’identifier ses niveaux supérieurs »55. L’une des raisons de cette difficulté, comme l’a suggéré George Caffentzis, est que « le travail non rémunéré [donne] l’apparence d’un choix personnel »56.

Nous pourrions délimiter quatre domaines distincts au sein desquels le travail démarchandisé apparaît aujourd’hui: l’industrie culturelle, l’organisation civique, les stages et l’éducation, y compris l’université. Il est important pour mon argumentation que ces identifications du travail démarchandisé ne soient pas organisées autour d’une technologie. En effet, nous voyons divers degrés d’utilisation de la technologie dans les exemples que je vais présenter, mais aucun d’entre eux ne s’appuie sur la technologie pour sa définition. De même, aucun d’entre eux ne s’appuie sur les « affects » comme caractéristiques surdéterminantes. Bien sûr, chacun implique l’utilisation de formes de technologie et d’affect au même titre que tout travail; c’est tout simplement ce que signifie le caractère, dans les mots de Marx, « uniquement humain » du travail. Ces exemples ne visent pas l’exhaustivité. J’espère entamer une discussion, plutôt que d’y mettre un terme.

L’industrie culturelle

Héritée de l’École de Francfort, la notion conglomératique d’« industrie culturelle » est effectivement un concept vaste, allant des sports professionnels à la musique, de la production artistique au cinéma et la télévision et, aujourd’hui, bien sûr, jusqu’au monde des médias sociaux. Ce que chacune de ces formes culturelles spécifiques ont en commun est un fondement structurel dans le travail démarchandisé; je me concentrerai seulement sur quelques-uns. Ce fondement est parfois thématisé dans la forme culturelle elle-même: pensez à la télé-réalité, qui dramatise aussi bien qu’elle est produite par le travail démarchandisé. Le spécialiste des communications Tanner Mirrlees note que: « les compagnies de télé-réalité réduisent au minimum les coûts de production en exploitant le travail non rémunéré de quiconque souhaite…devenir une célébrité de la télé. Au cours de la majeure partie de l’histoire de la télévision, les studios de télévision ont embauché et payé le travail des acteur·trice·s professionnel·le·s et beaucoup étaient syndiqué·e·s…[l’absence de salaire] diminue le nombre d’emplois rémunérés à la télévision. »57 De même, Mark Andrejevic a soutenu qu’une telle télévision produit essentiellement un site de travail spectral, ce qu’il appelle « le travail d’être regardé·e », dans son livre du même nom58. À cet aperçu basé sur les communications, j’ajouterais que les téléspectateur·trice·s aiment regarder des personnes non rémunérées dans leurs difficultés à trouver une rémunération autre que le salaire parce qu’elles reflètent leurs propres expériences. En effet, la télé-réalité — où tout le monde travaille et personne ne travaille vraiment — résonne et normalise la vie professionnelle démarchandisée de plusieurs.

D’autres fois, pourtant, le travail démarchandisé qui sous-tend la forme culturelle est obscurci par le produit culturel. Pensez aux sports professionnels, qui s’organisent en grande partie autour de l’idée d’une compétition capitaliste équitable et globalisée, avec une richesse spectaculaire comme résultat durement gagné de la victoire. Le modèle d’acquisition d’argent de l’industrie du sport inclut la non-rémunération d’une grande partie de sa force de travail. Le golf professionnel a ouvert la voie et le tennis, le football et le basket-ball ont tous suivi. En 2012, Forbes a utilisé une terminologie drôlement marxiste dans un article sur « L’armée secrète du PGA Tour », au sein de laquelle un journaliste a passé plusieurs semaines en tant que volontaire de tournoi de la Professional Golf Association (PGA), pour principalement garer des voitures et faire la lessive. L’une des associations sportives les plus rentables (comme la NFL et l’USTA, c’est aussi une association à but non lucratif — sa propre ironie59), Forbes note que les revenus du golf proviennent de « la vente de billets, d’événements pro-am et de concessions, mais la véritable sauce secret financière, c’est le travail gratuit: presque tou·te·s celleux que vous voyez travailler à un événement du PGA Tour sont des bénévoles, bon nombre travaillent de longues heures et voient très peu, voire pas du tout, de golf. »60 Ces activités bénévoles sont réglementées. Il faut acheter un uniforme; se présenter à l’heure; suivre les règles et ainsi de suite. Que se passe-t-il si quelqu’un·e est en retard, n’a pas son uniforme ou regarde le golf au lieu de faire la lessive ? Selon un tournoi de tennis professionnel — fièrement organisé presque exclusivement par des bénévoles — le non-respect des règles entraînera une « résiliation »61. Il s’agit donc bel et bien d’une relation employeur-employé·e.

Le travail civique

Au milieu des années 1970, au plus fort de la crise financière de la ville de New York, alors que des hôpitaux doivent fermer, que des policier·ère·s et des pompier·ère·s sont licencié·e·s par milliers et qu’aucune aide du gouvernement fédéral n’est prévue, la ville a eu une idée inédite: faire travailler les gens dans des emplois gouvernementaux sans salaire. Le sénateur Jacob Javits a initié le comité des citoyen·ne·s de New York dans l’espoir de « recruter 10 000 bénévoles pour le personnel des bibliothèques publiques et des cliniques de santé, pour former des escouades de police auxiliaires et nettoyer les trottoirs. »62 « Le Citizen Group suggère que des bénévoles soient utilisé·e·s pour combler les lacunes dans les services municipaux », titrait un article dans le New York Times, le 2 décembre 1975. La crise financière a pris fin, mais les services n’ont pas été rétablis. En effet, le Citizens Committee reste actif aujourd’hui, intervenant par des efforts bénévoles et des financements corporatifs pour compenser les services toujours absents; sur son conseil d’administration siègent les mêmes dirigeants de sociétés financières qui étaient à la fois protagonistes et bénéficiaires de la crise financière.

Vers le milieu des années 90, Andrew Greely rapportait dans le American Prospect qu’« au cours de la dernière décennie, quelque chose d’étonnant s’est produit. Le taux de bénévolat est plus élevé [aux États-Unis] que partout ailleurs dans le monde. »63 Les Étatsunien·ne·s font en effet du bénévolat dans le cadre de travaux cruciaux pour la vie collective, notamment la lutte contre les incendies et le sauvetage médical d’urgence, le recrutement de personnel dans les hôpitaux et la gestion des écoles — pensez à toutes les réunions d’associations parents-enseignant·e·s du type PTA (Parent Teacher Association). Que se passe-t-il dans les autres démocraties capitalistes? Souvent, les gens sont payés pour effectuer ces tâches. Leur travail est marchandisé. Enfin, il convient de noter qu’aux États-Unis, alors que donner de l’argent à un organisme de bienfaisance est souvent en soi une entreprise lucrative en raison des déductions fiscales qu’elle entraîne, l’octroi de temps par le biais du travail bénévole ne bénéficie pas du même incitatif fiscal. Nous voyons ici comment le travail démarchandisé participe à la même faiblesse structurelle que le travail marchandisé, à savoir leur relation au capital.

Le civique constitue une catégorie particulière à la fois au sein du marxisme et du libéralisme. Des théories plus anciennes sur la division entre travail productif et non productif feraient valoir que le civique réside en dehors de la portée de la production de plus-value64. Or, le civique situe également une lacune particulière dans les théories libérales de l’État. Si le projet du libéralisme est de dénier le rôle constitutif de l’économie dans le cadre politique libéral lui-même, alors le civique devient un site crucial pour la théorisation symptomatique de l’activité de construction de l’État en tant que forme de non-travail, en tant qu’activité non économique. Dans les recherches de sociologues telles qu’Elisabeth S. Clemens et Theda Skocpol, nous pouvons voir comment le travail démarchandisé a été à la fois introduit et catalogué en tant qu’engagement civique, mais rendu extraéconomique en raison de l’absence de salaire. Clemens formule un modèle d’organisation sociale « à trois secteurs » composé des « sphères étatique, de marché et bénévole »65. Skocpol affirme que la structure fédéraliste des États-Unis a « encouragé un processus de ce que j’appelle « l’émulation compétitive », par lequel les gens d’un État rivalisent avec ceux des autres États pour voir qui peut faire un meilleur et plus rapide travail de diffusion de l’engagement associatif partagé » d’édification de la nation66. Dans les deux exemples, nous voyons la théorisation du travail civique comme une activité non économique (même si elle est compétitive!) parce qu’il est orienté vers l’État et non vers le salaire.

Les universités

Le lectorat de la revue Ouvrage ne sera pas surpris de rencontrer cette catégorie: du travail étudiant non rémunéré au travail facultaire non rémunéré entre pair·e·s (édition, révision, publication, en particulier pour les auxiliaires et autres non rémunéré·e·s), en passant par la remise de dissertations à des entreprises à but lucratif (Wiley et Springer, par exemple) sans la moindre rémunération et comme condition d’obtention de son diplôme ainsi que, désormais, les postes d’« auxiliaires bénévoles », les universités sont depuis longtemps des chefs de file dans le domaine du travail démarchandisé. Des chercheurs universitaires tels que Randy Martin, Marc Bousquet et Chris Newfield ont tous fait des recherches exceptionnelles sur les aspects structurels des pratiques de travail et de finance des universités; je veux simplement noter ici leur congruence avec ma thèse du travail démarchandisé67.

Le travail démarchandisé couvre toutes les disciplines universitaires. La revue Nature a récemment publié un article intitulé « Les travaux de recherche non rémunérés suscitent des critiques » et a noté que « la pratique consistant à recourir à du travail gratuit pour effectuer des travaux sur le terrain » a considérablement augmentée au cours des quinze dernières années, au point où certain·e·s chercheur·e·s scientifiques paient leur propre voyage, leur hébergement et ainsi de suite tout en effectuant des travaux de terrain sans rémunération68. En même temps que le travail démarchandisé se développe en « emplois de recherche » à part entière, il se déplace également vers des postes universitaires subalternes. Les postes d’assistantes· d’enseignement, autrefois le domaine des étudiant·e·s aux cycles supérieurs — elleux-mêmes souvent consigné·e·s au rôle féodal d’« apprenti·e » — sont désormais de plus en plus occupés par des étudiant·e·s de premier cycle qui travaillent sans rémunération et, dans les cas les plus extravagants, qui paient pour travailler. Dans sa section de « conseils collégiaux » — le placement de l’article dans une publication aussi importante nous avertit de la généralisation de la pratique — USA Today explique que: « Contrairement aux auxiliaires d’enseignement des cycles supérieurs, les auxiliaires de premier cycle ne sont pas toujours payé·e·s. Au lieu de cela, ces auxiliaires reçoivent parfois des crédits de cours — et une note — pour leurs efforts… Le mandat d’auxiliaire d’enseignement implique beaucoup de temps et d’efforts. Si vous ne pouvez pas vous permettre d’abandonner ce temps et ces efforts sans compensation monétaire (c’est-à-dire que vous pensez que votre temps pourrait être mieux utilisé pour un travail pour lequel vous serez payé·e), vous voudrez peut-être décliner l’offre. »69

Les stages

Le stage, bien sûr, est ce à quoi beaucoup de gens penseront d’abord quand on leur présentera le concept de travail démarchandisé. Et, il est vrai, le cabotinage des stages a sa propre histoire spectaculaire d’exploitation. Pensez à Ivanka Trump, par exemple, qui tweete des conseils sur « comment survivre à un stage non rémunéré à New York » dans sa propre entreprise70. Ce n’est qu’en 2011 que la première étude exhaustive sur cette nouvelle catégorie de travail a vu le jour avec Intern Nation de Ross Perlin71. Perlin note que sur « environ 9,5 millions [d’étudiant·e·s de premier cycle] — une grande majorité, peut-être jusqu’à 75%, entreprennent au moins un stage avant d’obtenir leur diplôme », ce qu’il note être un « développement saisissant et nouveau ». Il poursuit en expliquant que « les stages changent la nature du travail et de l’éducation aux États-Unis… [en devenant] le principal point d’entrée des jeunes dans le monde des cols blancs. » Comme dans certains États, y compris New York, l’offre de stages non rémunérés est interdite pour les entreprises à but lucratif, Perlin note qu’un « nombre important de ces situations sont… dans l’illégalité en vertu de la loi états-unienne. » (comme l’était celle de Trump).

Toutefois, c’est le secteur « à but non lucratif », y compris le gouvernement fédéral, qui excelle dans le recrutement et l’administration du travail démarchandisé des stagiaires, au point où des économistes se sont demandé·e·s dans quelle mesure les taux de salaire à Washington DC en sont conséquemment dépréciés une sorte d’effet multiplicateur inverse. Et, bien sûr, une fois que le salaire est refusé, de nombreuses autres formes de non-paiement s’ensuivent: taxe de sécurité sociale, assurance-maladie, taxe sur les salaires, etc. La prolifération du travail démarchandisé implique donc non seulement une évacuation du salaire individuel, mais aussi du salaire social72.

Les prisons

Les prisons représentent une catégorie ambiguë pour la situation du travail démarchandisé. Le travail, comme nous le savons, est un travail « libre » et, dans le cadre de la liberté illusoire du travail, divers sites de contrainte circonscrivent la vie des travailleur·euse·s. En prison, cependant, les détenu·e·s sont souvent obligé·e·s de travailler sans rémunération. À ce stade, nous ne parlons plus de travail démarchandisé parce que nous sommes hors du domaine du travail en soi73. En effet, dans un tel cas, il ferait peut-être mieux parler de servitude sous contrat ou de formes d’esclavage néo-capitaliste, comme l’ont soutenu de nombreux·ses chercheur·euse·s74. Cela ne signifie pas que ce travail ne fait pas partie du capitalisme, ou qu’il n’est pas productif; nous n’avons pas besoin de revenir sur les débats des années 60 et 70 à savoir si l’esclavage était capitaliste75. Au lieu, nous devons noter que le salaire rend le non-salaire productif, et vice versa. Comme Marx le dit lui-même: « Le capital n’est donc pas seulement un commandement exercé sur du travail… Il est essentiellement commandement sur du travail non payé. »76 Il affirme par conséquent que « le secret de l’autovalorisation du capital se dénoue en ce point, dans le fait qu’il dispose d’un quantum déterminé de travail d’autrui non payé. »77 

En effet, l’expansion de la prison en tant que force raciste réactionnaire au cours des années 1970 et 80, comme l’a fait valoir Jordan Camp, fait partie de la même crise de l’État keynésien que le travail démarchandisé que j’ai tenté de définir tout au long de cet article78. Or, le travail carcéral dénote un interstice au sein duquel le travail cède à autre chose; il représente la limite du salaire. Dans un cas-limite similaire, le Washington Post note que dans la majorité des populations blanches du sud des États-Unis, beaucoup sont payé·e·s pour ne pas travailler, dans le cadre de régimes d’invalidité. « Entre 1996 et 2015, le nombre d’adultes en âge de travailler souffrant d’un handicap est passé de 7,7 millions à 13 millions. Le gouvernement fédéral [dépense plus pour les prestations d’invalidité] que le total combiné pour les coupons alimentaires, l’aide sociale, les subventions au logement et l’aide au chômage. »79 Enfin, le Post souligne le caractère racial des paiements d’invalidité en précisant que ces paiements sont « une force qui a remodelé des dizaines de communautés majoritairement blanches, presque exclusivement rurales, où jusqu’à un tiers des adultes en âge de travailler vivent avec des chèques mensuels d’invalidité. » Comme le fait de ne pas être payé·e, ou de recevoir un salaire de misère, pour du travail carcéral, être payé·e par « invalidité » représente les limites de la forme-salaire et pas nécessairement un site d’identification du travail démarchandisé. Ainsi, je ne suis pas d’accord avec Peter Frase qui suggère que « dans la mesure où il existe des programmes comme l’assurance-chômage, les soins de santé socialisés et la sécurité d’un revenu garanti à la retraite — et dans la mesure où l’admissibilité à ces programmes est presque universelle — on peut dire que le travail a été partiellement dé-marchandisé. »80 

De quoi, enfin, cette section de mon article offre-t-elle des exemples ? Alors qu’un régime de plus-value relative et de subsomption réelle est établi, le travail devient une répétition fantomatique de lui-même. Dans ces exemples, nous voyons la forme située et proximale que prend ce travail. Le terme approprié et nécessaire pour cet état de fait est le travail démarchandisé. Utilisant sa propre distinction entre richesse et valeur, Moishe Postone conclut Temps, travail et  domination sociale avec cette affirmation remarquable: « …alors que la production industrielle capitaliste continue de se développer, le travail prolétarien est de plus en plus superflu du point de vue de la richesse matérielle, donc, anachronique; cependant, il reste nécessaire en tant que source de valeur… plus le capital se développe et plus il rend vide et fragmenté le travail même qu’il requiert pour se constituer. »81 Ceci représente notre moment de vérité du travail

Conclusion

Pourquoi le travail démarchandisé est-il une réalité qui a besoin d’une nouvelle différenciation conceptuelle ? Pourquoi n’est-il pas une réapplication du type de travail de soins et d’autres formes féminisées et racisées de travail dévalorisé dont le capitalisme a longtemps et toujours dépendu ? Le travail démarchandisé a-t-il plutôt à sa racine le type de portée potentiellement métaphorique que la « subsomption réelle » s’est avérée avoir ? Pourrait-on le comprendre en employant un langage spatial de l’intérieur/extérieur, comme une sorte de pli deleuzien dans le domaine du salaire? Ces questions me semblent offrir de réelles critiques à mon raisonnement.

En réponse, je dirais que le travail démarchandisé pourrait nous aider à préciser et à mieux comprendre comment des aspects du travail de soin et du travail ménager ont été absorbés et reconfigurés dans l’emploi formel. En effet, le travail démarchandisé peut nous aider à reconnaître comment les régimes d’accumulation de plus-value se reflètent dans la vente élémentaire de la marchandise force de travail elle-même. De plus, je dirais que le fait de maintenir la question du travail dans le champ de la marchandise fournit une base théorique plus sûre pour fonder une tentative de thèse de l’actualité du travail que l’appel à la technologie — qui est elle-même une forme de travail socialisé. Une telle périodisation fondée sur la technologie pourrait nous alerter sur les discours du travail ou sur l’expérience du travail par les travailleur·euse·s, mais elle ne nous mènera pas à une compréhension de la relation structurelle du travail avec le capital. En effet, elle pourrait obscurcir cette relation à travers le langage même de la nouveauté et de la transformation, qui a été un compagnon fondamental des discours modernes sur la technologie.

En examinant l’histoire du capitalisme, nous pouvons voir qu’il s’est toujours appuyé sur le travail démarchandisé pour accélérer, interrompre, désorganiser et rendre rentable le travail marchandisé. Tout comme il s’est toujours appuyé sur la déqualification. Et la désindustrialisation. La valeur en tant que processus social contient nécessairement en elle la possibilité d’une dévaluation. J’ai essayé de délimiter un moment où ce processus devient perceptible au sein du travail. En plaçant ce processus dans des lieux de travail formels, j’ai tenté de montrer à quel point il peut devenir véritablement expansif. Le travail démarchandisé n’est pas nouveau, mais, alors, ni les affects, ni la mentalité, ni la cognition le sont. En effet, même le « numérique » est désormais théorisé « sans ordinateurs », ce qui est peut-être un prélude à la démonstration de sa longue durée à lui aussi82.

Traduction par Éloi Halloran.

Article paru en anglais dans Lateral, no. 7.1 , printemps 2018.

Les illustrations sont tirées de la série Explorations in Blue de Studio MJP.

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1. À noter que cette même catégorie a posé problème lors de la traduction de ce texte vers le français. Comme le soulevait déjà Friedrich Engels dans une note de bas de page du Livre I du Capital, l’anglais a « l’avantage d’avoir deux mots différents » pour désigner l’aspect qualitatif et l’aspect quantitatif du travail dans le capitalisme: work et labour. Alors que le premier désigne la création de valeur d’usage, le second renvoie à la création de valeur. Si la traduction officielle du Capital désigne ce « double caractère du travail » par les termes de travail concret et de travail abstrait, nous avons fait le choix de traduire ici work par « travail » et labour par « travail ». Ce choix de traduction renvoie à une volonté de ne pas surcharger le texte d’adjectifs et d’utiliser l’italique pour marquer le pôle qualitatif du travail, qui est constamment réduit à une quantité abstraite par la logique du capital. Comme le souligne La Berge plus loin, le travail (work) renvoie à « une action située dans laquelle nous nous engageons tou.te.s afin de rendre notre vie à la fois significative et possible », alors que le travail (labor) est « une abstraction sociale coordonnée à travers laquelle notre travail est organisé », c’est-à-dire une catégorie spécifiquement capitaliste (NdT). ↩

2. [Traduction libre] Cette offre d’emploi a été publiée sur Mandy.com, un site Internet d’emplois dans l’industrie du film. « Si vous recherchez sur Mandy.com l’expression « payment is on an unpaid basis », vous trouverez des dizaines et des dizaines de possibilités de travailler en tant que monteur·e de film ou assistant·e de production ou même en tant que marionnettiste, en échange de quoi tout ce qui est offert est la possibilité d’ajouter un « credit » à sa page IMDB et peut-être d’obtenir un DVD gratuit de la production. » Charles Davis, « Payment is on an Unpaid Basis », The Baffler, 1er octobre 2014 : https://thebaffler.com/latest/payment-unpaid-basis ↩

3. En anglais, F.I.R.E. étant l’acronyme de Finance, Insurance, Real Estate (Ndt).↩

4. Fredric Jameson, Représenter Le Capital. Une lecture du Livre I, Paris, Éditions Amsterdam, 2017, p. 13.↩

5. [Traduction libre] Bethany Moreton, « The Future of Work: The Rise and Fall of the Job », Pacific Standard, 22 octobre 2015 : https://psmag.com/economics/the-future-of-work-the-rise-and-fall-of-the-job; Michael Denning, « Wageless Life », New Left Review, 66, novembre-décembre 2010. Il convient également de noter que, tout au long des années 1990, il y a eu des prédictions de « la fin du travail », dont les causes étaient situées dans la technologie. Voir, par exemple, Stanley Aronowitz et William DiFazio, The Jobless Future, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1994.↩

6. [Traduction libre] Lauren Weber, « The End of Employees », The Wall Street Journal, 2 février 2017. https://www.wsj.com/articles/the-end-of-employees-1486050443; Katherine Reynolds Lewis, « Unpaid jobs: The new normal ? », Fortune, 25 mars 2011.  http://fortune.com/2011/03/25/unpaid-jobs-the-new-normal/  ↩

7. Ma traduction de l’expression anglaise « Working hard or hardly working », que La Berge propose de modifier par « Working hard and hardly working ». (NdT) ↩

8. Jordan Sargent, « Urban Outfitters’ Fall Strategy: Asking Employees To Work For Free », Gawker, 7 octobre 2015. http://gawker.com/urban-outfitters-fall-strategy-asking-employees-to-wor-1735228986. ↩

9. [Traduction libre] Voir Girls, saison 1, épisode 3,« All Adventurous Women Do », dir. Lena Dunham, HBO, 29 avril 2012. ↩

10. [Traduction libre] Cette phrase volumineuse, mais utile, vient de Stewart Martin, « The Absolute Artwork Meets the Absolute Commodity », Radical Philosophy, 146, décembre/novembre 2007, p. 17. ↩

11. Robert Brenner, The Economics of Global Turbulence, New York, Verso, 2006, xxviii. ↩

12. Voir Lane Windham, Knocking on Labor’s Door, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2017. ↩

13. [Traduction libre] Voir la fascinante thèse d’Aaron Benanav, A Global History of Unemployment, UCLA, 2015. http://escholarship.org/uc/item/7r14v2bq#. « Depuis 1950, 3 facteurs ont permis de raconter une histoire globale du chômage: 1 – une augmentation massive de la population mondiale, en particulier de la population active; 2 – une révolution verte qui a considérablement réduit le prix des denrées alimentaires, mais a également entraîné une vague mondiale de sortie de l’agriculture; 3 – une vague mondiale de désindustrialisation ». ↩

14. Nous nous souvenons du brillant commentaire d’Ernest Mandel: « La réponse symbolique de Keynes à ses critiques: « Dans le long terme, nous serons tous morts » fait écho au « après le déluge » de la noblesse de cour décadente en France. C’est ainsi que pense une classe sociale historiquement condamnée à la décadence, non une classe en essor. » Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Paris, Éditions de la Passion, 1997, p. 328, note 21. ↩

15. [Traduction libre] Voir Leigh Claire La Berge, Scandals and Abstraction: Financial Fiction of the Long 1980s, New York, Oxford University Press, 2014, p. 4. ↩

16. Cette division est différente de celle de Marx entre la force de travail, un potentiel que nous avons tou.te.s, et le travail, ce qui est finalement vendu en échange et utilisé pour produire de la plus-value.↩

17. [Traduction libre] La généalogie de l’émergence du « travail affectif » est impressionnante. Voir, par exemple, Patricia Clough (éd.)., The Affective Turn, Durham, Duke University Press, 2007; voir aussi Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000 pour leur terme apparenté de « travail immatériel ». Dans Michael Palm, Technologies of Consumer Labor: A History of Self-Service, New York, Routledge, 2016, Palm introduit le terme utile de « travail de consommateur·trice ». Il note que c’est précisément pendant le boom d’après-guerre — ce bastion intouchable de l’histoire du travail étatsunien, son « âge d’or » — que le « libre-service » apparaît comme une forme de ce qu’il appelle le « travail de consommateur·trice ». Ce terme de Palm est utile et important; je suggérerais que le travail de consommateurt·rice est un sous-ensemble, non seulement du travail domestique, comme il le suggère, mais aussi du travail démarchandisé. ↩

18. Je suis redevable à l’interprétation de Moishe Postone de la théorie de la valeur-travail de Marx dans Temps, travail et domination sociale, où le travail lui-même est une forme de domination abstraite produite socialement. J’y reviens tout au long de cet article. ↩

19. Il se déplace plutôt entre des sites dotés de ses propres potentialités abstraites et concrètes. Dans leur dimension concrète, les activités quotidiennes de reproduction sociale produisent de la valeur. Or, cela est seulement possible parce qu’elles sont aussi nécessairement abstraites. ↩

20. Voir le « double mouvement » du capital de Karl Polanyi tel que théorisé dans La Grande transformation, Paris, Gallimard, 2009; Giovanni Arrighi interprète le même problème en tant que spatialisation de la circulation M-A-M’ dans The Long Twentieth Century, London, Verso, 1994; pour quelque chose de totalement différent, voir David Graeber sur les cycles alternés de l’argent en tant que crédit et de l’argent en espèce dans Dette: 5000 ans d’histoire, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2013. ↩

21. Voir aussi Gareth Dale, « Social Democracy, Embeddedness and Decommodification: On the Conceptual Innovations and Intellectual Affiliations of Karl Polanyi », New Political Economy, 15, p. 369–393. ↩

22. Gösta Epsing-Anderson, Les trois mondes de l’État-providence. Essai sur le capitalisme moderne, Paris, Presses universitaires de France, 2007, p. 54. ↩

23. Ibid., p. 35. ↩

24. [Traduction libre] Peter Frase, «Decommodification in Everyday Life », 7 juillet  2011. http://www.peterfrase.com/2011/06/de-commodification-in-everyday-life/↩

25. Karl Marx, Fondements de la critique de l’économie politique. Volume II, Paris, Anthropos, 1968, p. 114. ↩

26. Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste. La dégradation du travail au XXe siècle, Paris, Éditions François Maspéro, 1976, p. 52. ↩

27. Bruce G. Carruthers, « Financial Decommodification: Risk and the Politics of Valuation in U.S. Banks », dans  Edward J. Balleisen et al. (éd.), Policy Shock: Recalibrating Risk and Regulation after Oil Spills, Nuclear Accidents and Financial Crises, Cambridge University Press, 2017, p. 371-394. ↩

28. Cela me permet d’éviter les problèmes que Melinda Cooper a remarquablement remarqués; elle écrit qu’« en général, les demandes gauchistes pour la démarchandisation de la vie sociale ou la protection des relations de parenté se prêtent trop facilement à l’argument social-conservateur selon lequel certaines formes de travail (domestique, féminisé) devraient rester non rémunérées. » Melinda Cooper, Family Values, Brooklyn, Zone Books, 2017, p. 23. ↩

29. [Traduction libre] Nell Gluckman, « Want to Be a ‘Volunteer Adjunct’? Southern Illinois U. Is Hiring », The Chronicle of Higher Education, 24 avril 2018. https://www.chronicle.com/article/Want-to-Be-a-Volunteer/243221. John Warner, « Volunteer Faculty: The Death Knell for Public Higher Ed », Inside Higher Ed, 25 avril 2018. https://www.insidehighered.com/blogs/just-visiting/volunteer-faculty-death-knell-public-higher-ed ↩

30. Le texte-clé ici est Viviana Zelizer, Pricing the Priceless Child, Princeton, Princeton University Press, 1985. Zelizer note que les enfants ont été essentiellement contraints de quitter le travail par de nouveaux immigrants blancs dans les années 1920. ↩

31. Dans de nombreux pays — la plupart, sans aucun doute — les enfants sont des travailleur·euse·s salarié·e·s. Pour un examen récent de la condition des enfants qui sont des travailleur·euse·s, voir « In Bolivia, Legitimizing Child Labor », The New York Times, vidéo en ligne, 19 décembre 2015. https://www.nytimes.com/video/world/americas/100000003982850/in-bolivia-legitimizing-child-labor.html↩

32. Voir le mouvement international Wages For Housework et l’essai encore plus juste de Silvia Federici « Un salaire pour le travail ménager » dans Silvia Federici, Point zéro: propagation de la révolution, Paris, IXe Éditions, 2016, qui contient une réimpression de l’essai avec les rétrospectives de Federici. Plus récemment, voir le collectif édité par Tithi Bhattacharya, Social Reproduction Theory: Remapping Class, Recentering Oppression, Londres, Pluto Press, 2017.↩

33. Voir Joe Austin, Taking the Train: How Graffiti Art Became an Urban Crisis in New York City, New York, Columbia University Press, 2001, chapitre 2. ↩

34. Ce que nous voyons également ici, c’est que le travail démarchandisé ne produit pas une configuration des travailleur·euse·s basée sur la classe lorsqu’iels s’engagent et sont métabolisé·e·s par le capital, mais une sorte d’émergence momentanée, partageant certainement une similitude avec les approches post-structuralistes de Marx. ↩

35. Il est connu que chacun attribue la phrase à l’autre. ↩

36. Moishe Postone explique que cette dynamique s’applique, au niveau narratif, au processus de lecture du Livre I du Capital. La pratique de la lecture est synecdocale à la pratique historique: « ce qui semble un déploiement historique est en fait une projection rétrospective fondée sur une reconstruction logique du caractère dynamique de la forme sociale du capital, caractère dynamique que le capital n’acquiert que lorsqu’il est pleinement développé. » Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Paris, Mille et une nuits, 2009, p. 418. ↩

37. La citation complète se lit comme suit: « Il n’y a pas eu d’époque qui ne se soit sentie « moderne » au sens excentrique et qui n’ait eu le sentiment de se trouver immédiatement devant un abîme. Avoir conscience de façon désespérément lucide de se trouver dans une crise décisive est un phénomène chronique pour l’humanité. » Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, Paris, Cerf, 2006, p. 561-562. ↩

38. Voir, par exemple, Christian Fuchs, Reading Marx in the Information Age: A Media and Communication Studies Perspective on Capital Volume 1, New York, Routledge, 2016; Christian Fuchs, Culture and Economy in the Age of Social Media, New York, Routledge, 2015; et Christian Fuchs, Digital Labour and Karl Marx, New York, Routledge, 2014. ↩

39. [Traduction libre] Christian Fuchs, « Digital Labor and Imperialism », Monthly Review 67, no. 8, janvier 2016. https://monthlyreview.org/2016/01/01/digital-labor-and-imperialism/↩

40. Karl Marx, Chapitre IV,  Le Capital. Livre I, Paris, Presses Universitaires de France, 2017, p. 197.  ↩

41. [Traduction libre] Christian Fuchs, « Digital Labor ». ↩

42. [Traduction libre] Christian Fuchs, « Theorising and Analysing Digital Labour: From Global Value Chains to Modes of Production », The Political Economy of Communication, 1, no. 2, 2013. ↩

43. [Traduction libre] Ibid. ↩

44. Leigh Claire La Berge, Wages Against Artwork: Socially Engaged Art and Decommodified Labor, Durham, Duke University Press, 2019. L’introduction du livre est disponible gratuitement en ligne, à l’adresse suivante: https://www.dukeupress.edu/wages-against-artwork (NdT). ↩

45. Voir David Edgerton pour un bon aperçu des problèmes d’une telle histoire technologique: Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Paris, Éditions du Seuil, 2013. ↩

46. Pour le travail déqualifié, voir Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste. La dégradation du travail au XXe siècle, Paris, Éditions François Maspéro, 1976; pour un regard récent et nécessaire sur la désindustrialisation, voir Sven Beckert, Empire of Cotton: A Global History, New York, Penguin, 2014. ↩

47. « La différence entre la composition technique et la composition de valeur apparaît dans chaque branche d’industrie dans le fait que, pour une composition technique constante, le rapport de valeur des deux portions de capital peut varier ; la composition technique changeant, il peut rester le même. … Nous appellerons composition organique du capital sa composition de valeur dans la mesure où cette dernière est déterminée par sa composition technique et la reflète. » Karl Marx, Chapitre VIII, Le Capital. Livre III, p. 152. https://inventin.lautre.net/livres/MARX-Le-Capital-Livre-3.pdf↩

48. [Traduction libre] Pour un merveilleux aperçu, voir le collectif de Martijn Konings et Leo Panitch, American Empire and the Political Economy of Global Finance, New York, Palgrave, 2008. ↩

49. [Traduction libre] Ibid., p. 27. ↩

50. Jason Read, « A Genealogy of Homo-Economicus: Neoliberalism and the Production of Subjectivity », Foucault Studies, 6, 2009, p. 29. ↩

51. Mario Tronti, « Le plan du capital », Multitudes, https://www.multitudes.net/le-plan-du-capital/. Cette traduction de Tronti a été publiée pour la première fois dans « Premières hypothèses », le troisième chapitre d’Ouvriers et capital, Paris, Éditions Christian Bourgeois, 1977, p. 79. L’original, « Il Piano del capitale », a été publié dans les Quaderni Rossi, 3, 1963, p. 44–73. ↩

52. Silvia Federici, Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Genève et Marseille, Éditions Entremonde et Éditions Senevero, 2017.↩

53. [Traduction libre] Michael Hardt et Toni Negri, The Labor of Dionysus, Minneapolis, University of Michigan Press, 1991, p. 11. ↩

54. Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris, La Découverte, 2014.↩

55. [Traduction libre] Benanav, Global History of Unemployment, p. 15. ↩

56. [Traduction libre] George Caffentzis, « Throwing Away The Ladder: The Universities In The Crisis”, Zerowork 1, décembre 1975, http://zerowork.org/CaffentzisThrowingAway.html. Ce texte a été repris et réactualisé par George Caffentzis en support aux grèves pour la rémunération des stages organisées par les Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) à l’automne 2018 et l’hiver 2019 au Québec. https://dissident.es/throwing-away-the-ladder-again/. (NdT) ↩

57. [Traduction libre] Voir Mirrlees, « Reality TV’s », p. 191. ↩

58. [Traduction libre] Mark Andrejevic, Reality TV: The Work of Being Watched, Ithaca, Rowman and Littlefield, 2003. ↩

59. [Traduction libre] « Avec plus de 80% des organisations à but non lucratif utilisant des bénévoles, environ 6,5% de l’ensemble de la population américaine (15 millions de personnes) faisaient du bénévolat en moyenne en 2006 – des heures qui nécessiteraient autrement l’équivalent de 7,6 millions d’employés à temps plein et 66 milliards de dollars de salaires à leur minimum absolu (en utilisant le salaire minimum fédéral de 2006). » Ross Perlin, Intern Nation, New York, Verso, 2013, p. 123. ↩

60. [Traduction libre] Michael Noer, « The PGA Tour’s Secret Army », Forbes, 2 août  2011. www.forbes.com/sites/michaelnoer/2012/08/02/the-pga-tours-secret-army/ ↩

61. [Traduction libre] Cincinnati Masters, Volunteer Guide, disponible en ligne ici: http://www.wsopen.com/Volunteers/all_volunteers/ ↩

62. [Traduction libre] Cette histoire est tirée de Kim Phillips Fein, Fear City, New York, Metropolitan Books, 2017, p. 218. ↩

63. [Traduction libre] Andrew Greely, « The Tocqueville Files », American Prospect, mai-juin 1997, archivé ici: https://prospect.org/culture/books/tocqueville-files-civic-america/↩

64. Voir Ian Gough, « Marx’s Theory of Productive and Unproductive Labor », New Left Review, 76, novembre-décembre 1972, pour une critique et une déconstruction de cette division. ↩

65. [Traduction libre] Voir Elisabeth S. Clemens et Doug Gutherie (éd.), Politics and Partnerships: The Role of Voluntary Associations in America’s Political Past and Present, Chicago, University of Chicago Press, 2010, p. 3. ↩

66. [Traduction libre] Theda Skocpol, Diminished Democracy: From Membership to Management in American Civic Life, Norman, University of Oklahoma Press, 2003, p. 93. ↩

67. Voir Marc Bousquet, How the University Works, New York, New York University Press, 2008, 300 p.; Christopher Newfield, Unmaking the Public University, Cambridge, Harvard University Press, 2008, 408 p.; Randy Martin, Under New Management, Philadelphia, Temple University Press, 2011. ↩

68. [Traduction libre] Chris Woolston, « Unpaid Research Jobs Draw Criticism », Nature, 2 juin 2015. https://www.nature.com/news/unpaid-research-jobs-draw-criticism-1.17697 ↩

69. [Traduction libre] Varsity Tutors, « Should you be an undergraduate TA ? », USA Today, 30 juin 2015.  http://college.usatoday.com/2015/06/30/should-you-be-an-undergraduate-ta/. L’article n’existe malheureusement plus en ligne. Un article similaire se trouve sur le Psych Learning Curve de l’American Psychological Association: http://psychlearningcurve.org/should-you-become-an-undergraduate-teaching-assistant/ (NdT). ↩

70. [Traduction libre] « Ivanka Trump’s Advice to Unpaid Interns Sparks Backlash », Twitter Moments, 19 août 2016. https://twitter.com/i/events/766748172601352192 ↩

71. [Traduction libre] Ross Perlin, Intern Nation, New York, Verso, 2013. ↩

72. Perlin fournit de nombreuses statistiques dans son livre pour documenter l’augmentation de ce travail, comme le font des sites Web tels que independentsector.org, qui conserve un onglet constant sur le « temps de bénévolat » dépensé aux États-Unis ainsi que sa valeur estimée. Cette documentation est nécessaire, mais pas suffisante pour prendre note du travail démarchandisé. ↩

73. Le droit du travail étatsunien reflète ces contradictions: l’article 26 U.S.C. 3306 (c) (21) du code des impôts stipule que tout service rendu dans un établissement pénitentiaire n’est pas considéré comme un emploi. ↩

74. L’étude classique ici est, bien sûr, celle de Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag, Berkeley, California University Press, 2006. ↩

75. Pour la longue discussion sur la question de si ou comment l’esclavage doit être considéré comme capitaliste, dans les termes de l’impressionnante historiographie du débat, voir Walter Johnson, Soul by Soul, Cambridge, Harvard University Press, 2000. ↩

76. Karl Marx, Chapitre XVI,  Le Capital. Livre I, Paris, Presses Universitaires de France, 2017, p. 598. ↩

77. Ibid. ↩

78. Voir Jordan T. Camp, Incarcerating the Crisis, Berkeley, University of California Press, 2016. ↩

79. [Traduction libre] Terrence McCoy, « Disabled or Just Desperate ? », The Washington Post, 30 mars 2017. https://www.washingtonpost.com/sf/local/2017/03/30/disabled-or-just-desperate/?utm_term=.18b967dc52b2 ↩

80. [Traduction libre] Peter Frase, « Decommodification ». ↩

81. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, p. 521. ↩

82. Voir Seb Franklin, Control: Digitality as Cultural Logic, Cambridge, MIT University Press, 2015, chapitre 1. ↩