La Grande pause : une approche décoloniale de la vie après le néolibéralisme

Par CRISTINA MORALES
Publié le 2 juillet 2020

Au moment où le confinement tire à sa fin, Cristina Morales en profite pour imaginer un après ancré dans une perspective décoloniale inspirée d’expériences concrètes de communisation et de démocratie directe. En appuyant son analyse sur Herbert Marcuse, Hannah Arendt et Audre Lorde, elle partage ses réflexions sur les stratégies du refus et du pouvoir dual pour poser les bases d’une société nouvelle fondée sur l’entraide mutuelle. — ES

Marina González Eme, Blank

Cela fait un moment déjà. À la troisième phase de la pandémie, passé le sommet de la courbe de contagion, de nouvelles routines et habitudes se sont installées de manière à construire une nouvelle normalité. Mis à part le domaine de la santé physique, dans les pays privilégiés de l’Europe de l’Ouest, où, si vous ne disposez pas d’un quelconque « soutien temporaire d’urgence » pour votre survie de base, vous recevez un « pardon temporaire d’urgence » en ce qui concerne le paiement des factures, certaines personnes considèrent ces limbes comme la « Grande pause »1 — tant et aussi longtemps que vous avez assez à manger. Une situation loin d’être idéale, mais qui demeure un répit pseudo-systémique pour certaines personnes tant qu’elle perdure. Une occasion unique de découvrir à quoi cela ressemble et comment on se sent quand on se retire de la course folle du quotidien. Tout cela en sachant que la misère réelle nous attend au détour, plus grande qu’avant et parée de ses plus beaux atours. Un sentiment de libération éphémère, qui repose sur la capacité à vivre dans le moment présent et qui est proportionnel à votre degré d’émancipation à l’intérieur du système.

Comme l’a dit le philosophe, sociologue et théoricien Herbert Marcuse, il y a cinquante ans, dans Vers la libération: le capitalisme organisé utilise la violence à une échelle sans précédent dans sa capacité à engendrer un contentement et une satisfaction à long terme pour reproduire la servitude volontaire. Les « réalisations » justifient le système de domination et les valeurs établies deviennent les valeurs propres des individus où le choix entre les « nécessités sociales » apparaît comme de la liberté. Laissant l’exploitation dissimulée sous des voiles, par exemple celui de la technologie, et les gens s’amuser à consommer l’industrie du divertissement.2

Alors que certaines personnes n’ont jamais remis en question cette condition, que Marcuse a aussi appelée une « seconde nature » adoptée, car elles y sont complètement attachées, principalement en raison de la façon dont le système nous aliène en tout état de cause, d’autres sont arrivées à développer une conscience plus large à propos d’elles-mêmes et du monde dans lequel nous vivons, avec différents degrés d’identification, d’assimilation et de « contre-éducation », et ce, tout en demeurant à l’intérieur du système. Ce sont normalement celles qui travaillent, de différentes manières et en toutes circonstances, pour essayer de l’élargir. Ce sont probablement aussi celles qui, au chômage pendant la quarantaine, ont trouvé différents degrés de soulagement éphémère et un supplément d’agentivité libératrice au fil du temps — et ultimement pour le reste de la vie, car étant en mesure de lui donner une nouvelle orientation — indépendamment de leur « classe » sociale relevant d’une conception coloniale et, surtout, si elles sont normalement très opprimées, dans le contexte — liminal — précédent. Cela comprend non seulement toutes les personnes qui ont découvert un nouveau niveau de conscience à travers le motto « vivre le moment présent », qui frappe l’Occident comme un tout nouveau mécanisme d’adaptation millénial, mais aussi celles qui vivent en réalisant le peu qu’il faut pour vivre — et pour vivre heureux — selon différents paramètres. De même, comme il n’était plus nécessaire d’adhérer à des attentes extérieures, quel qu’en soit le type, ce qui a donné lieu un ensemble de priorités de vie authentiques fondées sur des valeurs personnelles, les décisions ont été prises pour « s’adapter » autant que possible à un avenir prévisible. C’est d’ailleurs ce qui est sans précédent, la « permission » sociale de dire non à la société. Pour reprendre les termes de Marcuse, le refus.

Comme nous ne sommes pas encore tout à fait de « retour à la normale », mais tout proche, et pour faire suite à un autre article sur la pandémie que j’ai écrit,3 il est temps de se demander où nous pouvons aller à partir de maintenant, alors que nous avons désormais acquis une meilleure compréhension? Voulons-nous reconstruire un système déficient qui nous tue littéralement sur une base pandémique perpétuelle? Pouvons-nous construire un nouveau paradigme avec ce qu’Audre Lorde appelait les mêmes outils que ceux de la maison du maître?4 Sinon, comment les transcender?

En cette période où nous avons eu la chance historique et unique de nous demander simultanément ce qui est vraiment important pour nous, personnellement et en tant que collectivité, quelles activités sont essentielles au bien-être de notre habitat social et naturel, et de quoi dépendons-nous quand nos vies sont — d’une manière plus concrète — menacées, nous avons — avec des mouvements comme Invisible Hands5 à une échelle presque mondiale — prouvé un point. Nous avons prouvé que nous pouvons nous montrer solidaires les un·e·s des autres, nous auto-organiser en dehors des structures institutionnalisées, et ce, tout en étant au cœur de la perturbation mondiale du statu quo abusif et intéressé sur le plan écologique et social. Intéressé·e·s de manière maladive parce que, lorsque la nature va couler, aucune somme d’argent ne pourra sauver qui que ce soit d’une nature humaine autosabotée.

Marina González Eme, Black III

L’entraide mutuelle est un système que les gens ordinaires ont toujours intensifié lorsque l’État, le marché ou la monarchie ne parvenaient pas à répondre à leurs besoins de base en situation d’urgence. Or, cette solidarité n’est pas un simple altruisme du volontariat. Les bases politiques communisatrices de la solidarité autonome transforment effectivement notre relation avec un État défaillant, en tant que pratique décentralisée de soins réciproques fondée sur le bien-être commun. Il est maintenant temps de devenir pleinement politique et de passer de l’entraide mutuelle au pouvoir dual.

Il faut le faire avant que l’État ne nous fasse payer sa « générosité » de différentes manières distordues et avec différents récits déformés. Il faut le faire avant de se retrouver à naviguer au cœur d’une crise économique capitaliste, qui va approfondir nos positions respectives par rapport aux oppressions conçues et imposées. Cela ne tient même pas compte de ce qu’ils ont mijoté en coulisses dans leurs agendas politiques pour s’accrocher au pouvoir et nous exploiter encore plus. Examinons les possibilités que les crises nous offrent pour développer une solidarité empreinte de sagesse pour tou·te·s et chacun·e. L’entraide mutuelle n’est qu’un début. L’histoire est remplie de politiques participatives ancrées dans les communautés qui émergent d’une crise, d’entraide mutuelle radicale qui jète un pont entre la dispensation de services et la construction d’un pouvoir dual. On en trouve des exemples des Black Panthers aux Young Lords, en passant par ACT-UP et Occupy Wall Street. Aujourd’hui même, diverses initiatives décoloniales et abolitionnistes qui ont pris place impliquent l’entraide mutuelle pour s’adapter à la crise actuelle. Elles mobilisent des réseaux informels de manière plus délibérée, en prenant compte de l’héritage de l’entraide mutuelle passée, qui nous a appris que l’autodétermination politique est impossible sans l’autodétermination économique. Ceci a été bien compris, par exemple, par le groupe états-unien Woodbine6 ou la Cooperation Town7 en Grande-Bretagne, qui revendiquent des espaces pour la souveraineté alimentaire.

Alors que la distanciation sociale pose un problème de mobilisation, la communication est toujours disponible et nous ne sommes pas loin d’un « retour à la normale » progressif. Un pouvoir dual est un processus de création d’une société collective organisée en contre-pouvoir parallèle au statu quo. Un cadre où le pouvoir populaire se construit en dehors des institutions gouvernementales du système actuel pour défier celles-ci et les remplacer par des institutions véritablement démocratiques qui deviennent la nouvelle structure d’une société libérée. Il s’agit d’une stratégie, plutôt que d’une idéologie, à utiliser pour faire avancer une variété de formes de changement social. Les avantages de la stratégie la rendent cependant plus compatible avec les perspectives qui mettent l’accent sur l’exercice du pouvoir au niveau communautaire, qui cherchent à rendre le mouvement révolutionnaire responsable devant le peuple, qui voient la capacité de réviser et de transformer la société comme quelque chose de commun plutôt que quelque chose d’inhabituel, et qui recherchent des formes décentralisées de pouvoir comme clé de la liberté individuelle et sociale. C’est le pouvoir dual à la base, la transformation ascendante et le remplacement progressif des mécanismes de la société. L’horizon s’étend à des formations autonomes capables de remettre en cause le système politique et économique qui nous a amenés où nous sommes et où nous serons bientôt, en prenant le mutualisme économique comme point de départ. Nous ne devons pas oublier que nous sommes la salle des machines de la maison hiérarchique du Maître. Sans cette machinerie, cette maison n’est rien. C’est à ce point que nous sommes « sans pouvoir ». Et la vie vaudra toujours la peine de se battre.

Marina González Eme, Black

La philosophe et théoricienne Hannah Arendt a fait valoir qu’il est possible de se débarrasser de situations intolérables comme la nôtre par le retrait révolutionnaire du soutien du public aux institutions gouvernementales, où le pouvoir est compris comme la capacité de faire faire des choses aux autres, souvent par la violence ou la coercition, afin d’imposer contrôle, obéissance et domination.8 Ces institutions gouvernementales sont coloniales dès leurs origines, car elles reposent sur une hiérarchie maître/esclave : l’État a le pouvoir sur les individus, les humains ont le pouvoir sur la nature, les hommes ont le pouvoir sur les femmes, les riches ont le pouvoir sur les pauvres, les personnes « blanches » ont le pouvoir sur les personnes racisées, etc. C’est la cause de tous nos problèmes, qui se chevauchent et s’entrelacent. Dans son essai Sur la violence, cependant, elle définit le pouvoir politique comme l’aptitude du peuple à agir de façon concertée — la capacité d’action collective, et donc la propriété des groupes et non d’individus.

Les dirigeant·e·s ne possèdent leur pouvoir que parce que leurs électeur·rice·s les ont habilité·e·s à diriger l’action collective du groupe, car tout pouvoir individuel émerge du soutien collectif. Lorsque les gens commencent à retirer pacifiquement leur soutien et refusent d’obéir, un gouvernement peut se tourner vers la violence, mais son contrôle ne dure que tant que l’armée ou la police choisissent d’obéir également. Cela dit, pour que ce retrait de l’obéissance se produise, nous avons besoin d’alternatives viables.

Symbiosis est une confédération continentale d’institutions et de mouvements de base construisant un pouvoir dual vers une société fondée sur la démocratie directe et l’écologie.9 Les organisateur·rice·s communautaires qui l’ont fondée, John Michael Colón, Mason Herson-Hord, Katie Horvath, Dayton Martindale et Matthew Porges, affirment qu’au début, la création d’une infrastructure politique alternative est locale, mais que les organisations communautaires sont conçues pour être organisées en réseau. C’est en travaillant ensemble et en se renforçant mutuellement que ces institutions peuvent changer qualitativement les relations de pouvoir d’une ville ou d’un quartier et jeter les bases de nouvelles macrostructures d’autogouvernance et de société civile. De plus, en créant leurs propres institutions, les communautés peuvent cultiver un esprit créatif et communautaire qui leur permettra de prendre le contrôle de leur vie, de se connecter les unes aux autres sur des distances culturelles et géographiques et de développer progressivement les fondements égalitaires d’une nouvelle société.

Les mouvements rassembleraient des institutions démocratiques directes et socialistes dans la société civile; les coordonneraient à travers un système d’assemblées démocratiques décentralisées et confédérées, comme les conseils de quartier, avec une relation de pouvoir dual avec les structures étatiques existantes; transformeraient les systèmes de gouvernance locale pour placer ces confédérations populaires sous le contrôle de la sphère publique afin d’encourager le développement de la société civile socialiste qui a rendu possible une telle réforme en premier lieu; et confédéreraient davantage ces démocraties municipales pour créer d’abord des organes de décision régionaux puis finalement mondiaux, ancrés dans une démocratie ascendante capable de traiter des problèmes tels que la mondialisation et la crise écologique, nous transformant en une société écosocialiste libertaire.10

Dans tous les cas, de manière plus simple et plus harmonisée que jamais, après avoir connu un effondrement mondial, le choix est entre abus totalitaires et autonomisation des citoyen·ne·s. Il s’agit de choisir entre une vie de commun en termes écosociaux et des fantasmes néolibéraux de croissance illimitée et de marchés mondiaux étroitement intégrés, qui nous asservissent et nous divisent par différentes couches d’oppression et de privilèges, afin que nous n’osions pas nous réunir pendant que les jours sont comptés pour la vie de notre habitat naturel — le nôtre. Entre organisations proclamant la vie et organisations proclamant la mort. Entre l’effondrement et la rupture. Alors maintenant, des gens ordinaires se réunissent avec des mouvements alliés et des gens désabusés de bonne volonté et de différents horizons politiques et réalisent qu’il s’agit d’un problème systémique. Leur crainte des problèmes qui représentent une menace directe pour la vie dépasse la peur de l’autodétermination. Ce qui auparavant avait l’air fou (à cause d’une fausse mauvaise presse) et inaccessible semble aujourd’hui commun et sensé.

Comme les gens ont maintenant sous les yeux des victoires tangibles fondées sur l’entraide mutuelle et qui sont développés en réponse aux combats auxquels nous sommes confronté·e·s sous le capitalisme, à leur tour ils et elles s’impliquent davantage, en croyant en un changement radical et en un mouvement politique transformateur, qui fournit un soutien immédiat face à la gangrène des propriétaires, de la gentrification et de la surcharge de travail, dont les conditions sont souvent misérables, et ce, avec une vision plus large et à plus long terme pour une société meilleure. Alors que la décolonisation et l’auto-organisation nécessitent la conscience, le désapprentissage et l’autoéducation dans le contexte actuel, l’autonomie n’est pas une utopie inaccessible, mais la seule forme d’organisation sociale véritablement égalitaire, communautaire et sans oppression qui a déjà existé dans notre histoire et qui existe toujours dans certaines communautés. Un processus dont la voie est pavée par différents mouvements et coopératives, qui l’éclairent et le nourrissent par l’action directe. Facile de croire à l’autonomie une fois qu’elle est construite sous nos yeux. Elle reste la seule possibilité pour le potentiel de l’humanité non seulement d’être pleinement, mais aussi de devenir pleinement.

Article paru en anglais dans A Beautiful Resistance (mai 2020).

Les illustrations sont tirées de l’oeuvre de Marina González Eme.

Références

    1. Arendt, Hannah. On Violence. Harcourt Publishers, 1970.
    2. Berkman, Alexander. ABC of Anarchism. The Vanguard Press, 1929.
    3. Bollier, David. «Commoning as a Pandemic Survival Strategy». David Bollier, 26 March 2020.
    4. Colón, John Michael et al. «Community, Democracy, and Mutual Aid: Toward Dual Power and Beyond». The Next System, The Democracy Collaborative, 25 April 2017.
    5. Dominick, Brian A. «An Introduction to Dual Power Strategy». Left Liberty, 13 Sept. 2018.
    6. Fromm, Erich. The Fear of Freedom. ARK, 1984.
    7. Graeber, David. Possibilities. Essays on Hierarchy, Rebellion and Desire. AK Press, 2007.
    8. Klein, Naomi. «Coronavirus Capitalism». The Intercept, First Look Media, 16 March 2020.
    9. Lorde, Audre. Sister Outsider: Essays and Speeches. The Crossing Press, 1984.
    10. Marcuse, Herbert. An Essay on Liberation. Beacon Press, 1969.
    11. McKee,Yates. «Art After Occupy — Climate Justice, BDS and Beyond». Waging Nonviolence, 30 Jul. 2014.
    12. Mignolo, Walter D. and Walsh, Catherine E. On Decoloniality. Duke University Press, 2018.
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1. Evan Wiley, Troy Wiley et Robert Schram, The Great Pause: Normal *Was* The Crisis, 15 minutes. ↩

2. Herbert Marcuse, Vers la libération, Paris, Minuit, 1969, p. 24-25. ↩

3. Cristina Morales, «On Crisis and Meaning. And the Liminal Revolution in-Between», Medium, 30 mars 2020. ↩

4. Audre Lorde, Sister Outsider: Essays and Speeches, Berkeley,The Crossing Press, 1984. ↩

5. NdT: Invisible Hands est une organisation communautaire composée de plus de 10 000 bénévoles, qui livrent des produits d’épicerie, des ordonnances et d’autres produits de première nécessité aux personnes les plus vulnérables face au COVID-19, y compris les personnes âgées, handicapées et immunodéprimées. ↩

6. NdT: Woodbine est un centre expérimental géré par des bénévoles à Ridgewood, dans le Queens, pour développer des pratiques, des compétences et des outils nécessaires pour construire l’autonomie, notamment l’aide mutuelle par la distribution alimentaire. ↩

7. NdT: Cooperation Town est un nouveau projet visant à établir un réseau de coopératives alimentaires dans les logements et les communautés de Grande-Bretagne. ↩

8. Hannah Arendt, On Violence, San Diego : Harcourt Publishers, 1970. ↩

9. NdT: Basée en Amérique du Nord, Symbiosis est une confédération d’organisations communautaires, qui cherche à mettre en place, de bas en haut, des institutions de démocratie participative et d’économie solidaire, dans une perspective écologique. ↩

10. John Michael Colón, Mason Herson-Hord, Katie Horvath, Dayton Martindale, et Matthew Porges, Community, democracy, and Mutual Aid: Toward Dual Power and beyond, Washington, The Democracy Collaborative, 2017. ↩