Gender Power

Combattre la violence disciplinaire et discriminatoire fondée sur le genre avec des formes antagonistes de reproduction sociale

Par RED BRAID ALLIANCE
Publié le 28 septembre 2020

«Force is not consent» pouvait-on lire à l’entrée du chantier du projet de gazoduc de Coastal Gaslink juste un peu avant la pandémie de Covid-19. Les Wet’suwet’en et leurs chefs héréditaires y dénonçaient l’intervention brutale de la Gendarmerie royale du Canada pour «protéger l’industrie» et permettre la mise en oeuvre du chantier sur des terres appartenant à la Première Nation.

Dans les derniers jours, de l’autre côté du pays, les Mi’kmaq au Quai de Digby en Nouvelle-Écosse clament leur «besoin de solidarité contre le génocide continu des peuples autochtones». Le chef mi’kmaq Terrance Paul a dénoncé publiquement le harcèlement et les violentes attaques dirigées contre son peuple, alors que des non-autochtones coupent et volent leurs pièges, et tirent des fusées éclairantes sur leurs bateaux. Ailleurs au Canada, comme ici dans la réservce faunique de La Vérendrye, le retour de la saison de la chasse à l’original entraîne aussi son lots de tensions entre les communautés autochtones et non-autochtones, alors plusieurs communautés demandent un moratoire. Pour des membres de la communauté algonquine de Lac Barrière, la saison de la chasse est, sans équivoque, « un génocide culturel ». «L’épicerie la plus proche est à une heure et demie de notre communauté. Nous devons pouvoir compter sur les sources de nourriture locales », dit-Carles Ratt de la communauté. Pour les Anicinapek de Kitcisakik, les enjeux sont d’autant plus criants alors qu’il n’y a pas d’électricité et d’eau courante pour aider à freiner la propagation du virus Covid-19 dans la communauté.

Dans un contexte où les accès des Premiers peuples aux ressources et à la terre sont brimés, que leurs conditions de vie sont sans cesse dégradées, et que des femmes et des filles continuent d’être portées disparues ou assassinées, on ne peut que comprendre leur survie comme réellement menacée. Ce texte de Red Braid, un collectif de personnes autochtones et allochtones sur les terres occupées par la Colombie-Britannique, défend alors que le travail nécessaire à la survie et à la reproduction des générations autochtones est un acte de résistance révolutionnaire. La lutte contre les violences sexuelles fait ainsi partie de ce combat contre leur génocide. Mais ce collectif appelle aussi à détacher la reproduction de ses codes bourgeois et patriarcaux pour la détacher de la famille traditionnelle et du genre, pour la penser en opposition irréconciliable avec ces violences imposées. – AB

En 2018, au Canada, une femme ou une fille a été assassinée tous les 2,5 jours1 et, en 2005, aux États-Unis, trois femmes ont été tuées chaque jour en moyenne2. Au Canada, neuf victimes d’agression sexuelle sur dix sont des femmes3. L’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) estime que 4 000 femmes et filles autochtones ont disparu ou ont été assassinées au Canada au cours des trois dernières décennies4. En 2018, 370 personnes trans ont été tuées dans le monde ; la plupart d’entre elles étaient des femmes racisées5. Les personnes non binaires font face à des taux de suicide plus élevés que les hommes et les femmes trans6. Toute cette violence genrée a une fonction spécifique dans la mécanique du pouvoir capitaliste, impérialiste et colonial.

Red Braid soutient que la violence sexuelle et genrée dans les sociétés capitalistes, qu’elle soit perpétrée par des organes de l’État ou par des personnes exerçant un pouvoir oppressif genré dans leurs relations intimes, est toujours une représentation de l’organisation, de l’adaptation et des contraintes sur le plan de la « reproduction sociale ». Bien que la violence sexuelle et genrée soit une expérience trop courante pour l’ensemble des femmes, la raison derrière chaque incident de violence peut être aussi variée que le sont les relations entretenues par différents groupes de femmes avec le capitalisme et sa reproduction.

Pour les femmes de la classe ouvrière, la reproduction sociale est le travail « domestique » obligatoire, non rémunéré et genré de la femme au foyer. La violence sexiste a une fonction disciplinaire contre les femmes de la classe ouvrière. Les maris et les pères utilisent la violence genrée pour enseigner aux femmes et aux filles à accepter le travail exténuant, ingrat et sans fin de la femme au foyer, et à accepter la domination patriarcale de l’homme à la tête du ménage. Les hommes en public, dans les rues et sur les lieux de travail renforcent cet ordre patriarcal en rappelant sans relâche aux femmes, avec le harcèlement sexuel, les agressions et autres violations de leur souveraineté corporelle, que la sphère publique est le monde des hommes.

Les femmes autochtones ont un rapport à la production capitaliste différent de celui des femmes de la classe ouvrière, de sorte que la reproduction sociale a une signification politique très différente pour les premières. Les nations autochtones sont attaquées par les forces coloniales et impériales du Canada dans le but de saisir et de convertir les terres autochtones en propriétés et en marchandises. La violence contre les femmes autochtones n’est pas autant disciplinaire qu’elle est exterminationniste. L’État canadien et sa société civile de colons attaquent les femmes autochtones par de la violence sexuelle et genrée dans le cadre d’une campagne de génocide, qui a pour but d’éliminer les nations autochtones et de monopoliser la revendication de souveraineté territoriale canadienne. La reproduction sociale autochtone a donc un caractère révolutionnaire. La survie et la progression des générations autochtones sont décoloniales car le bien-être des familles autochtones est la pierre angulaire de la résurgence des nations autochtones.

Les femmes trans non autochtones, ainsi que les hommes trans, les personnes non binaires et les personnes non conformes au genre, se situent quelque part entre ces deux pôles. Les femmes trans de la classe ouvrière font un travail de reproduction sociale, dans les familles et dans les espaces communautaires, qui peut être approprié par la logique et les besoins du capital. Et dans ce travail, elles sont vulnérables à la violence disciplinaire. Mais toutes les femmes trans, autochtones et non autochtones, sont vulnérables à la violence éliminatoire à laquelle sont confrontées les personnes qui transgressent les lois rigides de la binarité patriarcale. Les réponses auto défensives des femmes trans à la violence éliminatoire genrée, que ce soit dans la lutte contre la violence de l’État ou les agressions sexuelles et genrées, ou dans la création d’espaces de célébration stimulants qui renforcent l’existence globale des communautés de femmes trans, sont une forme résistante de reproduction sociale.

Si les formes disciplinaires et éliminatoires de violence genrée découlent du fait qu’un groupe particulier de femmes soit contraint à effectuer un travail socialement reproductif pour la production capitaliste, ou qu’il soit violemment rejeté pour ouvrir la voie à la production capitaliste, alors le caractère genré du travail reproductif est au cœur de la violence genrée. La vérité est que nos communautés pratiquent toujours des formes antagonistes de reproduction. Le caractère insidieux du capitalisme réside dans sa capacité à s’approprier tranquillement et de manière persistante notre affection mutuelle pour son propre bénéfice. Mais c’est l’omniprésence de ce travail reproductif approprié qui fait de la reproduction un champ de lutte décoloniale et socialiste.

Red Braid voit l’encouragement et le développement de formes de reproduction antagonistes comme stratégie pour une pratique révolutionnaire de genre. En encourageant des formes de reproduction antagonistes qui renforcent nos capacités à mener une lutte révolutionnaire, nous nous efforçons de développer une conscience de classe anticoloniale et féministe dans les communautés subalternes autochtones et de la classe ouvrière. Notre objectif politique de développer des mondes exempts de violence sexuelle et genrée, sans rôles patriarcaux ni domination coloniale, peut être mis en pratique et atteint en découplant la reproduction du genre et en créant des formes de reproduction contradictoires dans nos espaces organisationnels et dans les luttes pour la survie de la communauté.

Les femmes de la classe ouvrière et la reproduction sociale

Les femmes de la classe ouvrière portent la responsabilité de la reproduction sociale, en plus de l’exploitation qu’elles subissent en tant que travailleuses. La reproduction sociale est le travail nécessaire, dans un mode de production capitaliste, pour produire la force de travail des salarié·e·s, de la famille et de la nation. Un exemple de la façon dont la division capitaliste du travail produit une croyance selon laquelle la subordination des femmes est « naturelle » peut être tiré d’une des périodes où le mouvement ouvrier canadien était à son plus fort.

Au cours des premières décennies du XXe siècle, les tentatives des travailleuses pour rejoindre, créer et soutenir des syndicats ont été étouffées par les travailleurs et la bureaucratie ouvrière dominée par les hommes, qui pensaient que la principale responsabilité des ouvrières était de rester à la maison pour prendre soin du mari et de la famille. Cette croyance en la subordination naturelle des femmes, et conséquemment le manque de soutien aux organisations ouvrières féminines, a eu un effet domino. À l’heure actuelle, le salaire des femmes dans la population active représentent 75 % de celui des hommes et ces dernières doivent toujours se résigner au double quart de travail en raison de leur genre : en 2015, les Canadiennes effectuaient, en moyenne, 50 % du travail domestique non rémunéré de plus par semaine que les hommes7.

Alors que les femmes occupent désormais une place permanente au sein de la main-d’œuvre salariée, le type de travail que nous effectuons fait écho à ces vieux thèmes du travail domestique. Selon les données sur le travail du recensement de 2016, les femmes qui travaillent au Canada sont concentrées dans le secteur des services, catégorie qui comprend à elle seule un large éventail d’emplois, qui va d’une couche de travailleur·euse·s privilégié·e·s et à une couche de subalternes misérables. À l’extrémité supérieure de l’industrie des services se trouvent les emplois administratifs bien rémunérés qui offrent une mobilité sociale ascendante à un groupe de femmes très majoritairement blanches, et à l’autre extrémité se trouvent les emplois précaires des services domestiques et directs aux particuliers, principalement occupés par des femmes racisées.

Cette binarité des milieux de travail féminins est en partie dû à l’exclusion historique des femmes du mouvement ouvrier canadien, mais est également le résultat des échecs du féminisme bourgeois. Depuis le mouvement de libération des femmes des années 60, les féministes libérales ont revendiqué et obtenu une représentation en tant que professionnelles dans les institutions bourgeoises et coloniales. Une croissance massive du « secteur quaternaire des services », qui répond aux besoins financiers des investisseurs dans les grandes villes depuis les années 1970, a ouvert un espace dans lequel les femmes ont pu se trouver du travail dans des emplois administratifs professionnels et managériaux. Ce mouvement de femmes blanches de la classe moyenne vers des emplois de bureau accaparants a généré une explosion de travailleuses des services directs aux particuliers, dont le travail est de reproduire les capacités des femmes entrepreneures et de leurs familles. Ces travailleuses à bas salaire qui procurent des services directs aux particuliers sont elles-mêmes prises dans un double quart de travail de reproduction. Parce qu’elles ne peuvent pas se permettre des femmes de chambre et des nounous, les travailleuses des services directs aux particuliers sont prises à faire un travail de reproduction non rémunéré à la maison après avoir terminé leur travail de reproduction à bas salaire chez les yuppies.

Les conditions actuelles du travail des femmes, rémunéré et non rémunéré, créent le contexte dans lequel se développe la culture de la suprématie masculine. La culture suprémaciste masculine a une vie semi-autonome qui lui est propre, dans laquelle les hommes-travailleurs vivent l’idéal bourgeois de la subordination des femmes aux hommes comme fait social, comme un droit bien mérité ; aucun homme-patron n’a besoin de souffler l’ordre aux oreilles des hommes-travailleurs puisque la masculinité patriarcale consiste en partie à travailler de manière indépendante en tant que fantassin de la destinée manifeste de l’homme. Le champ semi-autonome de la culture suprémaciste masculine détache les hommes de leur obligation de répondre aux besoins logiques et objectifs du capital. Les hommes exercent une violence sexuelle et genrée contre les femmes, les personnes non conformes au genre et les hommes qu’ils perçoivent comme sexuellement « efféminés » et/ou racisés comme trop ou insuffisamment masculins, quand ils le souhaitent et de la manière qu’ils souhaitent.

Les frustrations de longue date des hommes face à la résistance des travailleuses à l’ordre patriarcal et face au leadership des femmes autochtones dans le réveil des nations ont débordé à la fin des années 2010 avec l’émergence de groupes néonazis et d’organisations dites « incel ». Il semble que les mentalités les plus excessives du passé continuent de se manifester sous nos yeux.

La reproduction résistante dans les affres de la transmisogynie

La misogynie affecte toutes les femmes et toutes les personnes trans et de genre non conforme, tandis que la transphobie est une forme particulière de misogynie discriminatoire qui affecte spécifiquement les personnes trans et de genre non conforme. Mais la transmisogynie, qui affecte uniquement les femmes trans et les personnes non binaires d’alignement féminin, est bien plus que le croisement de la misogynie et de la transphobie — c’est la contrainte triple par laquelle nous devons prouver que nous sommes des femmes et, ce faisant, par laquelle nous sommes puni·e·s à la fois d’être des femmes et d’être ni des femmes ni des hommes. Un exemple brutal, parce qu’il est à la fois horrible et commun, est que les hommes traitent les femmes trans comme des objets sexuels jusqu’à ce qu’ils découvrent que nous avons (ou avions) un pénis, puis ils nous battent ou nous assassinent. Dans cette dynamique, notre genre nous est totalement aliéné et est à la disposition de notre agresseur. Notre genre ne change que pour maintenir la virilité du contrevenant, qui est inextricablement liée à son hétérosexualité.

Les statistiques recueillies à partir de l’enquête Trans PULSE 2009-2010 au Canada et de l’enquête sur les personnes transgenres aux États-Unis de 2015 décrivent la nature discriminatoire de la transphobie : les personnes trans, dans leur ensemble, sont plus susceptibles d’être victimes d’agressions sexuelles, de violence entre partenaires intimes et de suicides; plus susceptibles de dépendre du travail du sexe et des économies clandestines et de vivre dans la pauvreté que la population générale ou que les femmes cis, les degrés de vulnérabilité au sein de la population trans variant largement en fonction de facteurs aggravants tels que le statut migratoire, la racialisation ou l’indigénéité et l’invalidité. En Ontario, la moitié des personnes trans ont un revenu annuel de moins de 15 000 $. Bien que cela dépeigne un portrait choc des violences auxquelles sont confrontées les personnes trans, ce serait une erreur de passer à côté de la convergence des luttes des femmes trans et cis de la classe ouvrière en demeurant fixé·e·s sur une analyse extrapolée à partir de la transphobie.

Sise à la jonction entre la reproduction sociale capitaliste traditionnelle en tant que femmes et l’exclusion sociale quasi totale en tant que personnes trans pauvres, la reproduction résistante des femmes trans de la classe ouvrière frappe au coeur pourri et misogyne de la binarité bourgeoise et de ses impératifs d’exploitation et d’oppression. Par exemple, les femmes trans qui prennent des hormones doivent en consommer à dose constante, mais un accès régulier à un médecin est difficile, et parfois impossible pour les femmes trans de la classe ouvrière en raison des listes d’attente et du prix des hormones, qui ne sont généralement pas couvertes par les soins de santé publics au Canada. En réponse à cette discrimination structurelle, les femmes trans ont établi dans les villes du Canada des réseaux de partage d’hormones. Les femmes qui ont réussi à accéder aux hormones essaient d’obtenir des doses prescrites plus élevées que ce dont elles ont besoin et en prennent moins que ce dont elles ont besoin afin de pouvoir transmettre les hormones à d’autres.

Les femmes trans de la classe ouvrière compilent également des listes de médecins transphobes, de mauvaises dates et de travailleur·euse·s sociaux·ales condescendant·e·s ; nous rentrons chez nous les unes avec les autres, nous distribuons du gaz poivre, nous prenons soin les unes des autres lorsque nous sommes malades ou que nous consommons des drogues. Nous lisons ensemble, jouons ensemble, buvons et consommons des drogues ensemble pour que personne ne meure, et ce faisant, nous nous créons un espace subalterne où nous pouvons être presque certaines que nous ne sommes plus sous la menace de violences et d’abus transphobes ou misogynes. Ces activités ne sont pas révolutionnaires, car elles n’attaquent ni n’affaiblissent le pouvoir de l’État suprémaciste cis, mais elles constituent l’auto-activité et le travail de reproduction résistante des communautés de femmes trans. En cela, elles donnent une lueur qui nous fait entrevoir la façon de réorganiser la vie sociale afin que personne ne soit dans le besoin.

La reproduction autochtone : négation du pouvoir colonial

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a publié son rapport final en juin 2019 et a déclaré sans équivoque que la violence contre les femmes, les filles et les personnes bispirituelles autochtones est un génocide8. La violence genrée contre les peuples autochtones est radicalement éliminatoire, visant la mort et la destruction des femmes, des familles, des communautés et des nations autochtones. Le travail de reproduction sociale dans les économies et les nations autochtones a un rapport au capitalisme opposé à celui du travail socialement reproductif dans le circuit de la production capitaliste. Alors que le capitalisme dépend du travail non rémunéré et socialement reproductif des femmes de la classe ouvrière pour renouveler et entretenir la main-d’œuvre, la reproduction sociale autochtone est en conflit avec le capitalisme colonial et colonisateur qui veut éliminer les peuples autochtones. Les actions qui reconstruisent les populations, les communautés, les nations, les modes de vie et la souveraineté autochtones sont antithétiques au Canada.

La reproduction autochtone, y compris la lutte contre la violence genrée et sexuelle, est centrée sur la défense et la décolonisation des familles et des pratiques de parentalité autochtones. Sadie Morris (Nuu Chah Nulth et Irlandaise) et Destiny Morris (Nuu Chah Nulth, Gitxsan et Irlandaise), toutes deux membres du Conseil de leadership autochtone de Red Braid, ont contribué à une compilation d’articles qui dissertent sur le pouvoir révolutionnaire de la reproduction autochtone dans l’anti-violence et les pratiques de parentalité.

La reproduction autochtone résiste également aux attaques coloniales contre les femmes autochtones dans les villes, qui sont les plus vulnérables à la violence. Des quelque 4000 femmes autochtones assassinées et portées disparues au Canada, plusieurs ont été enlevées ou agressées dans des espaces urbains, comme le Downtown Eastside de Vancouver, où l’espace urbain lui-même a été racialisé comme un problème colonial. Les femmes autochtones ont fondé et organisé, depuis plus de 25 ans, une marche commémorative annuelle pour les femmes disparues et assassinées. Cette manifestation était petite au début, mais elle est devenue un puissant champ politique de lutte qui a forcé le gouvernement de la Colombie-Britannique à mener une enquête sur les disparitions de femmes du Downtown Eastside. Les femmes leaders du mouvement ont exigé des comptes à l’enquête de l’État, en organisant un boycott des procédures lorsqu’elle s’est détournée d’une démarche axée sur les victimes et sur la famille. Au-delà de la création de réseaux de soutien pour aider les femmes à survivre à la violence coloniale, le comité de la Women’s Memorial March du 14 février a exercé une reproduction contradictoire en lutte contre le pouvoir de l’État colonial.

La reproduction autochtone est la reproduction des genres autochtones. Les autochtones trans et bispirituel·le·s ainsi que les peuples autochtones qui pratiquent des genres autochtones traditionnels spécifiques à leur nation sont pressé·e·s dans des structures sociales queer et trans, aux côtés des colons, par les pressions partagées de la transphobie, qui attaque toutes les personnes qui ne se conforment pas à la binarité européenne des genres, tout en conservant une position distincte par rapport à la binarité coloniale des genres à cause de notre indigénéité. Les femmes trans autochtones souffrent à la fois de la violence transmisogyne et coloniale ainsi que de ses reflets intériorisés au sein des nations et des communautés autochtones qui ont adopté la binarité coloniale à deux sexes/genres. Les peuples autochtones portent la terre et la nation malgré notre dépossession. La reproduction de multiples genres autochtones est la reproduction de la parentalité et des modes de vie.

La reproduction sociale queer: un terrain de contradictions

Dans une économie capitaliste, que cela nous plaise ou non, notre survie profite à nos patrons dans un cycle de dépendance mutuelle d’échange marchand : nous nous rechargeons après le travail afin de pouvoir retourner au travail, malgré nos désirs de garder le monopole sur nos propres esprits et énergies. En raison de ce fait incontournable de la production capitaliste, les pratiques de « soi » et de « communauté » qui ne rompent pas avec les modes coloniaux et bourgeois d’organisation de la vie sociale ne sont pas des formes de reproduction antagonistes, car elles ne cultivent pas le pouvoir politisé collectif nécessaire pour perturber le capital. Sans surprise, le « self-care » a été absorbé dans la logique bourgeoise, avec des publicités expliquant que la clé du succès financier est de prendre soin de soi.

Contrairement à la reproduction autochtone, qui est en soi la négation du pouvoir colonial, la reproduction de la communauté queer, tout en ayant une inflexion résistante, n’est pas automatiquement anticapitaliste. Dans les cultures queer, nous voyons nos formes de résistance presque instantanément cooptées par le capital. Au cours des dernières années, notre vieille pratique de séduction pour les dates ou les clients a été transformée en une entreprise licite de sugar baby pour femmes carriéristes . La culture queer peut également être absorbée en douceur par la classe dirigeante néolibérale canadienne, comme le démontre l’annonce de l’hôtel de ville de Vancouver, qui a fait de 2019 la « Year of the Queer » et le spectacle bourgeois annuel de la Pride Parade, où sont représentés la police, des politicien·ne·s, des corporations et des banques.

Mais les pratiques sociales queer sont également des sites contradictoires parce que nos soirées dansantes, nos safe spaces pour  personnes trans, nos maisons collectives et nos soirées kink sont à la fois des sanctuaires contre la violence sexiste et sexuelle éliminatoire, et des extensions de nos lieux de travail, nous gardant suffisamment fonctionnels pour vivre et donc pour travailler un autre jour. Pour que la reproduction queer brise ses contradictions et développe un caractère antagoniste conscient et clair qui menace le pouvoir genré bourgeois et patriarcal, nous devons construire des structures de contre-pouvoir. En d’autres termes, nous avons besoin d’organisations anticapitalistes et anticoloniales, résolument opposées au spectacle interclasse des parades de la fierté, qui fonctionnent principalement comme une célébration du pouvoir d’achat des homosexuels blancs.

Vers un féminisme subalterne : organisation autonome et reproduction antagoniste

Comme dans les communautés queer, il existe déjà des pratiques de reproduction résistante dans les communautés subalternes autochtones et ouvrières. Nous avons besoin d’une reproduction résistante pour survivre aux expulsions, à l’itinérance, à la violence policière, au génocide des surdoses d’opioïdes et à toute autre forme de violence qui sévit, punit et cherche à éliminer nos communautés. Cependant, la reproduction résistante peut être individualisée, englobée dans le pouvoir de réglementation de l’État et utilisée pour s’approprier le génie organique et adaptatif des savoirs communautaires afin de couper court aux possibilités révolutionnaires qui y sont latentes. Par exemple, les toxicomanes ont réagi à la crise de surdose d’opioïdes en créant des espaces d’autodéfense autonomes, comme des villes de tentes, où les membres des communautés étaient plus en mesure de réagir aux incidents de surdose et de sauver la vie de leurs proches. La Provincial Health Authority a réagi en sélectionnant des « pair·e·s » leaders, en fournissant des fonds et des ressources et en créant des espaces approuvés par le gouvernement. La reproduction résistante a été assimilée à un domaine de la reproduction de la santé publique, qui comprenait la surveillance policière et les activités contenues par les travailleur·euse·s sociaux·ales.

Les communautés subalternes exercent des formes résistantes de reproduction sociale, mais contiennent également des valeurs patriarcales. Le conflit entre ces structures idéologiques et culturelles patriarcales et les pratiques de reproduction résistante peut s’exprimer par des violences disciplinaires et éliminatoires sexistes au sein des communautés. Une partie du travail révolutionnaire visant à encourager les pratiques existantes de reproduction résistante comprend la prise de positions fermes contre tous les cas de violence sexuelle et sexiste et les fantasmes persistants de la suprématie et du chauvinisme mâles.

Le défi stratégique auquel est confronté un combat révolutionnaire pour la libération des genres alimente des formes de reproduction antagoniste. Une reproduction autochtone est révolutionnaire si elle réorganise la famille, la parentalité et les structures nationales autochtones en dehors des et en opposition avec les intérêts coloniaux du Canada. Une reproduction révolutionnaire de la classe ouvrière doit rejeter les principes fondamentaux de l’individualisme libéral et de la famille patriarcale et impériale. Le « self-care » individuel ne peut être antagoniste que lorsque nous reproduisons notre énergie à des fins d’activité révolutionnaire. Nous avons besoin d’organisations révolutionnaires afin de reproduire nos énergies à des fins stratégiques et antagonistes qui ne peuvent pas être récupérées pour combler les besoins reproductifs des processus capitalistes. Et, plus important encore, nous devons dissocier la reproduction du genre. La reproduction bourgeoise est intrinsèquement violente et misogyne car elle est genrée en tant que travail féminin. Alors qu’une pratique de reproduction anticapitaliste révolutionnaire valoriserait et maintiendrait le travail traditionnel des femmes comme l’axe autour duquel nous pouvons développer un ordre social révolutionnaire, la reproduction révolutionnaire doit être détachée du genre et réorganisée en opposition irréconciliable avec la violence disciplinaire imposée.

La stratégie de Red Braid pour encourager les pratiques révolutionnaires de reproduction consiste à se concentrer sur la reproduction résistante des femmes et des personnes trans dans les luttes de survie de la communauté, en les reconnaissant et en les promouvant politiquement. La reproduction sociale n’a pas de valeur intrinsèquement négative ou oppressive, c’est plutôt le contexte du pouvoir patriarcal, de la production capitaliste, de la violence sexuelle et genrée et des rôles de genre qui lui donnent un sens horrible. Mais le déblocage du travail reproductif et sa violence genrée requise pour la production bourgeoise et la domination coloniale peuvent faire de la reproduction une stratégie politique et une position de principe dans la lutte contre le patriarcat et la domination coloniale des genres.

Traduction par Etienne Simard.

Cette déclaration de Red Braid a d’abord été publiée en anglais sur son site le 24 janvier 2020.

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1. Nicole Thompson, «Every 2.5 days, a woman or girl is killed in Canada, new report shows», Global, 30 janvier 2019: https://globalnews.ca/news/4904975/a-woman-or-girl-is-killed-every-2-5-days-in-canada-report/

2. National Organization for Women (NOW), Violence Against Women in the United States: Statistics. https://now.org/resource/violence-against-women-in-the-united-states-statistic/

3. Cristine Rotenberg et Adam Cotter, «Police-reported sexual assaults in Canada before and after #MeToo, 2016 and 2017», The Canadian Centre for Justice Statistics, 8 novembre 2018: https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2018001/article/54979-eng.htm

4. The Guardian, «Missing and murdered indigenous women in Canada could number 4,000», The Guardian, 17 février 2016: https://www.theguardian.com/world/2016/feb/17/missing-and-murdered-indigenous-women-in-canada-could-number-4000

5. Casey Watson, «Transgender Day of Remembrance ceremony held at The Market Common», WMBF News, 18 novembre 2019: https://www.wmbfnews.com/2019/11/18/transgender-day-remembrance-ceremony-held-market-common/

6. Greta R. Bauer et al, «Intervenable factors associated with suicide risk in transgender persons: a respondent driven sampling study in Ontario, Canada», BMC Public Health, 15, 525, 2015: https://bmcpublichealth.biomedcentral.com/articles/10.1186/s12889-015-1867-2#citeas

7. Robson Fletcher, «Women spend 50% more time doing unpaid work than men», CBC, 1er juin 2017: https://www.cbc.ca/news/canada/calgary/men-women-housework-unpaid-statistics-canada-1.4141367

8.  Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, Réclamer notre pouvoir et notre place, 2019: https://www.mmiwg-ffada.ca/fr/final-report/

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